#1 Quod id est ? Qu’est-ce qu’un Chef ?

 

            À l’ère du déclin des élites, la notion de Chef est devenue foncièrement péjorative. En effet, à voir notre « élite » contemporaine, la répulsion intuitive est signe de bonne santé. Mais est-ce le principe de chefferie qui s’avère méprisable ? Ou bien serait-ce plutôt son usurpation par une caste ingrate ayant inversé l’ensemble des valeurs propres au commandement qui nous pousserait à vilipender un principe vétuste ? Nous parlons en effet de nos jours d’une élite situationnelle ou d’une élite nominale, c’est-à-dire d’un groupe d’individus s’étant accaparé un statut social dont il ne possède ni les compétences ni les vertus pour s’en prétendre. Nous tenterons d’abord de déterminer quelles sont les qualités nécessaires au chef et quelles sont celles des usurpateurs. De cette manière, nous en viendrons ultimement à constater que le chef est, en fait, l’antithèse du tyran ; l’un relevant du dévouement sacrificiel et l’autre de l’égoïsme instrumental.

Étymologie

            Le mot « chef » vient du vieux français chief (conservé en anglais moderne), qui lui-même provient du latin caput (tête), près du grec ancien kara (κάρα) ou kephalê (κεφαλή), dont la racine indo-européenne commune correspond à kaput et qui nous donna head en anglais ou Haupt en allemand. Le chef est donc celui qui se trouve « à la tête » d’un groupe particulier.

            On peut aussi parler d’un « dirigeant ». Ce terme est intéressant, particulièrement en grec ancien, car le verbe archô (ἄρχω) se dit commander à l’actif et commencer au moyen. C’est la même chose avec le substantif archê (ἀρχή) : le commandement à l’actif et le commencement au moyen. Ce terme constitue la racine de nombreux mots en français : archétype, archonte, architecte, anarchie, oligarchie, etc. Le dirigeant est donc celui qui commande, mais aussi celui qui est au commencement, le premier. Cette définition en tandem rejoint l’étymologie de chef, qui veut dire la tête (comme dans la notion de couvre-chef). Or, le terme dirigeant vient directement du verbe latin dirigere, qui veut évidemment dire diriger, mais avec l’importante nuance « de mettre en ordre » ou « d’aligner ». L’idée de droiture est donc ici centrale. D’ailleurs, le participe passé (pris de manière adjectivale) du verbe à l’infinitif dirigere donne directus, qui est la base du terme « droit » en français.

            Finalement, le mot « élite » nous vient du substantif en vieux français eslite, qui veut dire choix, lui-même issu du participe passé eslit (choisi), de l’infinitif élire (conservé en français moderne). Ce verbe provient du latin eligere, qui veut dire choisir, trier ou sélectionner (près de l’adjectif « éligible » en français moderne). Cette parenthèse étymologique est pertinente, car elle nous fait comprendre que l’élite, loin d’être dans son essence une domination, correspond plutôt à un « choix » fait par une société quelconque. Ce choix se dirige normalement vers les meilleurs du lot, les plus dignes, les plus aptes, bref, les plus vertueux. Ainsi, à proprement parler, nous n’avons pas d’élite à la tête de nos sociétés occidentales modernes (et même plus généralement dans le monde), mais simplement une domination illégitime ; c’est-à-dire en dehors du droit, sans directus, ni direction en général…

La définition transcendantale du chef : antithèse de la domination

            Dans sa conception idéale, le chef est celui qui fait montre d’abnégation de soi de manière tendanciellement absolue, au profit du groupe de personnes dont il est le dirigeant. Le chef est celui qui possède l’art de la valorisation systématique des gens qui l’entourent. Ce dernier, contrairement à ce qu’on pourrait intuitivement croire, n’est pas celui qui se met au centre, mais bien celui qui est naturellement désigné comme le centre. Une des raisons de cette sélection est d’abord qu’il recèle cette capacité, on ne peut plus rare, d’arriver à extirper, canaliser et exalter toutes les qualités du groupe dont il est le chef. Ainsi, il est d’abord un psychologue. Il cherchera toujours à mettre en lumière les forces des individus, tout en trouvant les moyens d’améliorer leurs faiblesses, mais toujours de manière détournée, évitant ainsi d’exposer publiquement les tares de ses camarades. Bref, le chef est un grand stratège de la psychologie humaine.

            La seconde qualité intrinsèque du chef est l’humilité. Non pas cette vaine humilité puérile de façade, mais celle relevant de la conscience de sa propre nullité sans le groupe dont il est le responsable. Autrement dit, le chef sait qu’il n’est rien sans le groupe. Mais plus encore, il doit pousser chacun de ses sujets à réaliser que le groupe n’est rien sans chacun de ses membres. C’est exactement l’opposé du tyran qui considère que le groupe n’est rien sans lui et que chacun de ses sujets est anonyme, soumis et remplaçable. La maxime stoïcienne centrale permettant de rendre compte de la mentalité humble du chef est la suivante : Si une bonne fortune auréole le groupe, c’est toujours en vertu de ses membres, toutefois, si une mauvaise fortune s’abat sur ce dernier, c’est irrémédiablement à cause du chef. L’esprit d’humilité est la condition sine qua non de la responsabilité du dirigeant.

Élite légitime, pouvoir légal et domination factuelle

            Il existe différentes manières de diriger un groupe d’individus, dépendamment de la justification sous-jacente. L’élite légitime dépend principalement du choix volontaire du groupe lui-même, et se fait habituellement de manière naturelle et spontanée. Cette forme de justification de la direction d’un ensemble d’individus se caractérise par le soubassement charismatique du dirigeant et l’importance de sa personnalité. Il va sans dire qu’elle est plus propice au sein de groupes restreints.

            Quant aux sociétés modernes complexes et spécialisées, la tendance est au pouvoir légal. Il importe de remarquer que, malgré la proximité des termes légitime et légal, une importante nuance les distingue néanmoins : légitime nous vient du latin legitimus, qui est construit du mot lex (loi), avec pour suffixe le verbe aestimo (estimer) ; tandis que légal provient de l’adjectif latin legalis, formé simplement sur le substantif lex. Ainsi, la différence est très bien rendue en français, puisque ce qui est légitime concerne un ensemble légal « qui est estimé », tandis que ce qui est légal peut simplement posséder une autorité, sans être nécessairement estimé.

            De cette manière, le pouvoir légal, qui est la situation actuelle, prend appui sur deux critères particuliers : la rationalité du droit et la coutume traditionnelle. Selon le sociologue allemand Max Weber (« Les types de domination », Économie et société), ce type de pouvoir mène à une domination administrative et recèle cinq tendances principales : le nivellement des élites, la ploutocratisation de celles-ci (nous dirions aujourd’hui la technocratisation), l’impersonnalité de la domination, le formalisme des procédures (la gouvernance) et la finalité utilitariste (économiste) du système. Les avantages de cette forme d’autorité sont sa stabilité et son efficace. Or, ces avantages sont aussi ses propres inconvénients. En effet, le pouvoir légal est difficile à réformer, et encore davantage à renverser, comparativement à un chef charismatique personnalisé et légitime. De plus, l’efficacité d’un régime peut s’avérer fort nuisible lorsque la domination est tyrannique, corrompue ou mafieuse.

            Lorsque le pouvoir n’est pas conforme à la justice et au droit (pas le droit des marchands de nos sociétés, mais la droiture dans le sens d’Aristote (Les Politiques), c’est-à-dire quand un régime favorise l’ensemble des citoyens et non seulement ceux qui contrôlent les leviers du pouvoir), il faut parler d’une simple domination factuelle. En ce moment, nous pouvons justement dire que nos États se trouvent sous une domination factuelle, dominés par une élite situationnelle, où le pouvoir en place se farde de légalisme par le conservatisme d’une démocratie nominale et un pseudo-progressisme des droits universels (remplaçant la traditionnelle légitimité du droit divin – autre forme de transcendance légitimiste).

La mode « anarchiste » : avantages moraux et limites politiques

            Sur les campus universitaires principalement, mais pas seulement, l’idéologie anarchiste fleurit. Avant d’en présenter les causes principales, il importe de préciser que ce que nous appelons aujourd’hui « anarchisme » n’est que très rarement de l’anarchisme. Il s’agit plutôt d’une idéologie libertaire. Bien que nous ne fassions habituellement pas de distinctions, il en existe bel et bien une. L’anarchisme, c’est « l’ordre sans le pouvoir », comme l’affirme Proudhon. À la même époque que l’anarchiste français (milieu XIXe siècle), un autre écrivain compatriote va forger le néologisme libertaire, il s’agit de Joseph Déjacque (il va d’ailleurs entretenir un échange épistolaire son contemporain Proudhon). La mouvance libertaire met l’accent sur l’éclatement des frontières (de toutes sortes), sur la suppression des limites (morales, sexuelles, traditionnelles, etc.), bref, sur le progressisme dans toutes les sphères de la vie sociale. Dans cette perspective, le libertaire est un libéral progressiste de gauche radicale. Il se distingue néanmoins du libéralisme, évidemment, par sa critique du capitalisme et de la domination du marché. De plus, il rejoint l’anarchisme par son anti-autoritarisme, son rejet de l’État et sa critique du pouvoir en général.

            Quelles sont les principales causes de cette mode libertaire ? L’échec et l’opprobre successif jeté sur les régimes de la gauche autoritaire et étatique au XXe siècle sont évidemment en cause. L’hégémonie libérale dans l’Occident du XXIe siècle a certainement aussi son rôle à jouer. En effet, le libertaire est en quelque sorte un libéral radical de gauche, tout comme le libertarien est un libéral radical de droite. Ainsi, la raison principale expliquant le pouvoir d’attraction de l’idéologie libertaire est sans conteste sa capacité à offrir une identité subversive ou dissidente à l’adepte, tout en voguant tranquillement en conformité avec l’esprit du temps, le vent moral en proue.

            La critique libertaire possède certains avantages moraux estimables. En effet, l’ethos anarchiste, sceptique envers toute forme d’autorité, est en général assez sain. Son principal avantage est évidemment d’éviter toute naturalisation du pouvoir, en plus d’amener un puissant optimisme vis-à-vis l’humain, tout en ramenant une certaine responsabilité morale à l’homme (évitant ainsi son infantilisation devant les institutions). C’est de cette manière que l’anarchisme se distingue du libéralisme, où la vision de l’homme est plutôt pessimiste (Hobbes contre Rousseau).

            Or, l’anarchisme est une théorie très pauvre d’un point de vue politique. Effectivement, c’est un utopisme idéaliste qui ne fait aucune concession à la Realpolitik. Dans son rejet de l’État par exemple, elle se range du côté des libéraux radicaux de droite. Son absence d’alternative en fait une théorie « politique » nihiliste, fondée sur des dogmes naïvement optimistes sans fondement empirique. Le simple fait d’être contre le capitalisme et la domination du marché ne change absolument rien au fait que la suppression des souverainetés politiques se marquera par le triomphe du marché mondialisé, sans frontières, sans limites, bref, démesuré. De cette manière, il faut, comme toujours, éviter le dogmatisme et la pathologie identitaire, tout en demeurant sceptique vis-à-vis les modes de l’esprit du temps, car lorsque le peuple se fait mouton, les loups prennent le pouvoir !

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