Éloge du courage

            Notre civilisation contemporaine est certainement celle qui fait le plus défaut en termes de courage. Il suffit d’en parler autour de soi : on aperçoit instantanément les gens se braquer, aussitôt sur la défensive, justifiant la couardise environnante de toutes les façons imaginables. Immédiatement, les individus, frissonnant et énervés, répliquent : « Oui, mais pense à ceux qui risquent leur travail ! Pense à ceux qui ont des enfants à nourrir ! Crois-tu que ça vaut vraiment la peine de défendre nos idées au risque de se retrouver à la rue ? » Et cetera

            Quel symptôme pouvons-nous déceler ici ? Celui du calcul. Une forme d’éthique HEC – coût/bénéfice. Or, l’éthique du calcul représente l’antithèse radicale de celle du courage ! Le fait même de penser aux risques en traitant du courage constitue un biais cognitif monumental. En effet, quel est le courage ? Le courage, c’est le fait de défendre ses principes, physiquement ou intellectuellement, en faisant fi des risques. Le courage, c’est la capacité à transcender la peur par nos actions. Le courage, c’est ne pas tenir compte du fait qu’on puisse perdre davantage que les gains potentiels. Bref, le courage, c’est l’absence de calcul dans l’acte fidèle à nos principes.

La dictature sanitaire qui nous essore depuis plus d’un an est saturée d’éthique du calcul. C’est par calcul électoral qu’on ferme telle ou telle entreprise. C’est par calcul de l’audimat et du lectorat qu’on choisit de couvrir telle nouvelle. C’est par calcul économique qu’on instrumentalise les politiques pour faire du placement de produit avec les vaccins. Bref, c’est par calcul, et non par souci du bien-être collectif, qu’on nous vend cette grotesque mascarade masquée.

             De nos jours, nous ne parlons plus de courage. On n’arrive que difficilement à simplement nommer le courage. On appelle plutôt cela « audace » ou « témérité » dans le meilleur des cas, « inconscience » ou « stupidité » dans les pires. Nous sommes à tel point sidérés par la pesanteur du nombre, que nos valeurs aussi fondamentales que le courage, l’honneur et la fidélité se trouvent écrasées par le calcul. Nous avons pratiquement oublié que ces valeurs ont germé d’un cerveau humain. Ce dernier en est réduit à une fonction de calculette, obnubilé par la prudence. Or, ce paradigme cognitif est mère de tous les vices et de toutes les bassesses de la Terre : profit, intérêt, prêt, investissement, capital, bénéfice, stratagème et corruption.

            Notre société ultrasécuritaire fait l’éloge du « principe de précaution ». Cette idylle du pleutre est le syntagme le plus désolant de l’histoire des hommes. C’est une maxime de crevard, un cri étouffé sans hâte, le chant du cygne de notre civilisation moribonde, l’aplaventrisme d’une humanité sans échine… Cette espèce de bal masqué à la tête baissée est tout simplement écœurant ! Ce paysage glauque et sinistre, ces fermetures intermittentes, au gré des gros titres de journalistes aussi abscons que conformistes, cette lente déconfiture de nos libertés est d’un tel accablement…

            Mais il y a un temps pour être triste et il y en a un pour être enragé ! Trêve de pleurnicherie et passons à l’action ! La première étape est de nous réapproprier les vertus archi-millénaires, celles qui ont mené à tout ce qui est grand en ce monde, en particulier, le courage. Le courage, c’est aussi le contraire de l’obéissance et de la soumission. Le courage, c’est ce qui fait que nous restons debout après un échec ou que nous nous relevons après une chute. Le courage, c’est de ne pas baisser le regard face à l’intimidation ou à l’insulte. Le courage, c’est la vertu ! Ceux qui obéissent aveuglément aux directives, de l’État ou de n’importe quelle bande organisée criminelle du genre, croient posséder le monopole de la vertu. Eh bien, restons bien droits dans nos bottes et faisons-leur réaliser que l’obéissance aveugle ne fait pas d’eux des gens vertueux, mais simplement des lâches obséquieux. L’avenir appartient aux courageux ! Mort aux pleutres !

Manifeste contre la dictature blanche

            Lessivés depuis presqu’un an par la propagande blanche, en guerre contre l’ennemi invisible, vaporisateur en guise de mousquet, détergeant contre les belligérants et bulle d’isolement comme bouclier face à la terreur virale. Le XXe siècle aura connu la dictature rouge et brune, notre siècle sera celui du despotisme sanitaire. Notre ennemi n’est pas le bourgeois, le juif, le koulak ou le communiste : notre ennemi, c’est la maladie. Traître à la patrie, notre adversaire est sans foi ni loi. Il nous ronge de l’intérieur, il est insidieux, mesquin et, surtout, il est partout ! Paranoïa et mort-zéro, il faut saisir le taureau par les cornes, écouter les toreros en chemise blanche et Legault le matador. Pendant que le peuple dort, le petit-père reste aux abois : décrets sur décrets, communication et répression, voilà l’unique solution ! Covidiots, bagots égoïstes, sobriquets lourds à porter, toursistatas et tout le tralala, voilà la cinquième colonne.

Ennemis de l’intérieur, iniques, surtout ne pas responsabiliser les politiques. Trente ans de désinvestissement public, rien à comparer une visite chez grand-mère. Culpabilisation des dissidents, vauriens et sans-dents, bouc-émissaire idéal pour le président. Hécatombe dans les CHSLD, système concentrationnaire pour nos aînés, il serait bien trop pénible de remettre en question ce choix de société. Vaut mieux jeter l’anathème sur les sociétaires, spécialité des nouveaux despotes de cette dictature sanitaire.

D’abord, masquer la réalité par le matraquage médiatique et la tyrannie des syntagmes euphémistiques : Confinement, faux ! Isolement social coercitif. Couvre-visage salutaire, faux ! Musellement de la populace. École à la maison, faux ! Prise en otage de la jeunesse. Bulles et blocs à l’école, faux ! Système carcéral. Couvre-feu, faux ! État de siège. Récalcitrants aux mesures sanitaires, faux ! Liberté de critiquer les gouvernants. Médias éduquant les masses, faux ! Collabos du système liberticide. Fermeture des magasins non-essentiels, faux ! Faillite de masse des PME et idylle des multinationales. Il est né le divin vaccin, faux ! Engraissement des pharmaceutiques. Contrat moral de Legault, faux ! Hypocrisie chancelante. Traitement choc, faux ! Calcul électoral.

Contrairement aux dictatures traditionnelles, la nôtre se caractérise par son incompétence radicale. Elle n’est bonne que pour la stigmatisation et l’ostracisation des dissidents. Jamais les Québécois n’auront été aussi divisés. Ceux qui refusent la génuflexion face aux technocrates sanitaires, ceux qui jugent incohérents que nous puissions être 250 dans un Wal-Mart, mais qu’un rassemblement de dix personnes à Noël soit illégal, ceux-là sont-ils vraiment les ennemis du genre humain ? Ne serait-ce pas ceux qui s’avèrent incapables de prendre leurs responsabilités ? Ceux d’en haut, ceux qui prennent visiblement plaisir à exercer leur pouvoir sur une population sidérée ? Ceux qui moralisent les autres à tout va, mais ne parviennent pas à constater leur propre échec intégral ?

J’accuse nos dirigeants, ces chantres de la dictature blanche et de la nouvelle normativité. 2020 n’aura été qu’une longue déchéance : passant de l’incohérence, à l’absurde, au grotesque… Il est encore temps de dire Non ! De refuser le monde qui nous est proposé, de revendiquer de vraies solutions à ce problème et d’éviter l’éclatement de notre société. La vraie guerre n’est pas sanitaire, elle est politique, culturelle, économique et sociale. L’État n’est pas là pour écraser la population, les travailleurs et les petits entrepreneurs. L’État existe pour prendre ses responsabilités et arrêter de chercher les coupables chez tous ceux qui remettent en question leurs mesures de répression. Espérons que cet appel soit entendu et qu’on en finisse avec cette funeste dictature blanche.

Coronavirus : crise sanitaire ou crise sociale?

 

La peur se distille tranquillement dans le corps social, au gré de l’égrenage du nombre de morts. Chaque jour est une nouvelle source d’angoisse pour la majorité d’entre nous. Les discours catastrophistes aux relents millénaristes et aux syntagmes militaristes pleuvent sur les confinés crédules qui se sentent, à raison, impuissants face à ce cavalier de l’apocalypse, cet « ennemi invisible » contre lequel nous serions « en guerre ». Or, le terme d’origine grecque « apocalypse », souvent traduit par révélation, désigne en fait l’idée de dévoilement. C’est justement ce qui nous intéressera ici : que dévoile cette crise sanitaire d’un point de vue sociologique?

 

Changement de paradigme sociétal

On serine à tout va que « rien ne sera plus comme avant ». Nous ne sommes pas tout à fait d’accord avec ce propos. Qu’est-ce qui changera exactement? Contrairement aux optimistes qui voient dans cette crise une prise de conscience collective des abus du capitalisme, ou encore, une pause permettant à Gaïa de souffler un peu, selon nous, pessimistes de nature, nous considérons qu’il ne s’agit que d’une accélération d’un processus historique bien ancré dans l’esprit de l’époque. En effet, le modèle de société qui s’offre à nous en ces temps troubles risque bien de rester en place après la crise, mais trouvait déjà ses prémisses dans les préambules de la crise.

 

Dislocation du lien social

Quel est ce « nouveau » paradigme? Il s’agit de celui d’une société de confinés, individualiste, paranoïde, infantilisée, surmédicamentée et liberticide. Chaque jour constitue une preuve supplémentaire de la désintégration du lien social au profit d’un individualisme exacerbé. Qu’arrive-t-il lorsque la solidarité sociale s’éteint? Les individus s’en remettent à l’État technocratique et cherchent le réconfort dans les allocutions infantilisantes de grand-papa Legault et dans le bricolage d’arcs-en-ciel. La « distanciation sociale » ne fait qu’amplifier le phénomène déjà bien installé de la peur de l’autre. Le « chacun pour soi » est visible dans le consumérisme frénétique et hystérique d’une population qui n’a jamais manqué de rien et qui veut s’assurer que rien ne viendra à lui manquer.

Télétravail, livraison à domicile, usurpation de la vie sociale par les réseaux sociaux, mode de vie sédentaire et isolement social ne sont pas nouveaux. Ils ne représentent que la tendance générale qui se voit catalysée par la crise sanitaire actuelle. La dislocation des liens sociaux est perceptible dans l’assujettissement encore plus virulent du sociétaire vis-à-vis du gouvernement et de ses institutions, ainsi que par l’esprit de délation qui empoisonne une population calfeutrée et quotidiennement terrorisée par les sbires du pouvoir, véritable armée de prophètes de malheur.

Nous parlons beaucoup des CHSLD et des aînés abandonnés à leur sort. Est-ce seulement le virus qui est ici en cause? Bien sûr que non! La désertion d’une partie du personnel est certainement due à la pandémie, mais la majorité des déserteurs ne sont pas pires que les autres, ils sont simplement terrifiés et tous les agents de la propagation de la terreur sont responsables de ce phénomène. Alors que nous devrions, plus que jamais, nous serrer les coudes, nous favorisons plutôt la désertion de masse par la propagande de peur en stimulant le bas instinct de survie au lieu des hautes vertus de dévotion et de courage. Quelles solutions nous offrent alors le gouvernement? Demander aux « experts médicaux » d’accourir en renfort. Encore une tendance bien ancrée dans l’idéologie technocratique de notre époque.

 

Société ultrasécuritaire et refus de la mort

Tout le monde connaît la fameuse citation de Benjamin Franklin : « Un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté contre un peu de sécurité ne mérite ni l’une ni l’autre et finit par perdre les deux ». Toutefois, ce genre de formule paraît bien dans les livres, mais s’avère bien plus difficile à intégrer dans la réalité vécue. La société pharmaceutique qui se met tranquillement en place depuis plusieurs années, et qui se voit accélérée par la crise sanitaire actuelle, carbure à la terreur sécuritaire. Après les terroristes et les changements climatiques, maintenant les pandémies. Serait-il exagéré de dire que l’ethos de notre civilisation est saturé par la peur? Il nous semble bien que non. Et la praxis qui en résulte est nécessairement le délire sécuritaire.

Loin de nous la volonté de minimiser l’importance des victimes du virus, là n’est pas le point. Toutefois, il serait important que les journalistes fassent leur travail et, au lieu de terrifier la population en « comptant les morts » sans aucune forme de mise en contexte, par un cadrage médiatique catastrophiste frôlant la propagande, s’appliquent à élaborer une analyse comparative statistique digne de leur noble statut. La grippe saisonnière a tué environ 3500 personnes l’an dernier au Canada, 60 000 aux États-Unis et un demi-million dans le monde. De plus, six millions d’enfants meurent par année de malnutrition et de manque d’eau potable. Presque un million de personnes se suicident par année sur Terre, décompte qu’il faut multiplier par 10, 20 ou 50 pour obtenir le nombre de tentatives manquées. La dépression, les maladies dites de « civilisation », diabète, obésité, maladies cardiovasculaires et autres, se comptent par dizaine, voire centaine de millions.

Les « solutions » apportées à la crise, qui laisseront certainement des traces indélébiles, ne feront qu’amplifier ces problèmes. En effet, l’isolement social, le mode de vie sédentaire, la malnutrition et la sur-médicamentation de la société exacerberont tous ces problèmes, encore bien pires que le Covid-19. Au-delà de tout ça, c’est une réelle crise existentielle qui s’abat sur nous. La pandémie actuelle nous rappelle que nous sommes mortels et devrait, nous l’espérons, susciter en nous la question à savoir si nous désirons vraiment arrêter de vivre par peur de mourir?

 

Chloroquine ou vaccin?

Nous voyons se mettre en place deux camps face à la crise : les partisans de la chloroquine et ceux du vaccin. Mais il manque une troisième voie. Alors que nous savons maintenant que plus de 50% des infectés sont asymptomatiques, cela devrait nous faire réaliser que le meilleur antidote contre ce virus ne nous sera jamais proposé par les compagnies pharmaceutiques. Un bon système immunitaire sera toujours le meilleur masque contre les maladies virales de ce type et celui-ci n’est aucunement renforcé par le déluge de médicaments absorbés. Effectivement, c’est un mode de vie sain, non angoissé, non confiné, établissant des relations sociales basées sur l’entraide et la générosité qui sera toujours le meilleur remède contre les pathologies virales, ainsi que celles de nature, trop souvent oubliée, psychologique.

Les dissonances cognitives de notre époque

            Nous vivons dans une époque hérissée de contradictions. Comme il le fut toujours, ce contexte socio-historique est propice aux violences politiques. En effet, celles-ci sont des symptômes directs d’un blocage cognitif substantiel. Il est difficile de saisir exactement la cause de cette « schizophrénie politique » contemporaine. Or, il semble évident que les médias sociaux jouent un rôle important, du moins dans son dévoilement. Certainement que les dissonances ont toujours existé. Toutefois, de nos jours, tout le monde peut y apporter son grain de sel et ainsi écarteler davantage le discours politique dans les sens les plus incongrus.

            Dans ce petit pamphlet, nous présenterons d’abord une définition claire de ce que constitue une « dissonance cognitive ». Ensuite, nous aborderons certains exemples évidents qui submergent l’espace public symbolique, notamment dans les médias (traditionnels et sociaux), mais aussi dans nos écoles, universités, lieux de travail, en plus d’animer nombre de conversations amicales, même lorsque l’on accepte celles-ci seulement avec des individus particulièrement privilégiés en termes d’intelligence. Ces exemples seront traités par catégories idéologiques : écologisme, démocratisme, antiracisme et conservatisme. Par la suite, il sera question des causes principales de ce délire collectif et cette absence totale de rationalité des idéologies contemporaines. Finalement, nous terminerons en proposant certaines solutions, très modestes, pour endiguer ce flot d’absurdités indigestes qui polluent notre univers symbolique, en effritant progressivement l’ensemble de nos repères axiomatiques et conceptuels.

Définition de « dissonance cognitive »

            Attardons-nous d’abord aux deux termes séparément, puis nous les considérerons ensemble par la suite. Le substantif « dissonance » vient du verbe latin sonno, qui veut dire sonner, auquel nous ajoutons le préfixe dis-, qui signifie deux. Néanmoins, le préfixe pourrait aussi venir du grec δυσ-, traduit en français par dys- (ex. dysfonction) ou dis- (ex. disjonction). Le préfixe grec vient du verbe δύω qui, normalement, signifie « plonger », mais qui peut aussi avoir le sens de « souffrir un malheur » – c’est ce dernier sens qui doit être considéré dans notre cas. Ainsi, la dissonance est quelque chose qui sonne faux, puisque deux éléments contraires ne peuvent former une harmonie au sein d’un même orchestre. L’adjectif cognitif, quant à lui, vient du substantif latin cognitus, qui signifie un savoir que l’on possède, venant lui-même du participe passé au parfait de cognescere, l’action de connaître. Ainsi, une dissonance cognitive représente le fait de posséder ou supporter deux « savoirs », deux contenus de pensées, qui sont antithétiques entre eux.

            C’est en psychologie sociale que le concept fut lancé, il y a environ un demi-siècle. En effet, le psychosociologue américain Leon Festinger, d’origine juive ashkénaze, publia en 1957 l’ouvrage A Theory of Cognitive Dissonance, qui est aujourd’hui un classique et qui fonda une branche particulière de la psychologie sociale, voire un paradigme en soi. La théorie s’intéresse à la manière dont les individus gèrent les dissonances. Normalement, puisque l’existence d’une dissonance génère un certain malaise chez le sujet, ce dernier cherchera à le « régler », c’est-à-dire trouver une issue pour rétablir une certaine harmonie dans ses pensées. Or, la démarche rationnelle rendant possible une harmonisation de l’esprit de l’individu est l’exception. Effectivement, de manière générale, la tendance est de refouler la dissonance en la voilant sous un ensemble d’opinions ad hoc justifiant, en apparence, le conflit sémantique. De plus, pour éviter de « dévoiler » ce dernier, l’individu aura nécessairement tendance à éviter les situations « à risque », c’est-à-dire celles qui pourraient manifester la dissonance et la mettre en lumière. Ainsi, le meilleur mécanisme de défense est de s’entourer uniquement de gens étant eux-mêmes porteurs du dilemme cognitif.

La pharmakon idéologique : les idéologies comme poison et remède

            Les idéologies ont justement pour principal objectif, dans une perspective psychosociale, de constituer artificiellement un échafaudage conceptuel et sémantique, dans le but d’augmenter la résistance mentale des acteurs face à leurs propres dissonances cognitives, tout en créant un groupe relativement homogène d’individus aux prises avec le même conflit doxique. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle toute idéologie a naturellement tendance à éloigner le sujet du réel par un repli idéaliste stratégique, tout en amenuisant ses capacités rationnelles au profit d’un martèlement doctrinal compulsif. Joseph Gabel a d’ailleurs très bien théorisé le lien inhérent existant entre un sujet atteint de schizophrénie et un idéologue. En effet, le terme schizophrénie a pour préfixe σχίζω (schizo), qui veut dire « couper, diviser », ainsi que le radical φρήν (phrên), qui désigne l’esprit. Ainsi, le schizophrène est justement celui qui est divisé en son esprit, qui est en « dissonance » radicale finalement. De cette manière, tout idéologue est un schizophrène, mais ce dernier demeure néanmoins fonctionnel au sein de la société.

            Pour un idéologue, il existe deux grands types de dissonance : certaines sont internes et d’autres externes. Ce sont surtout les premières dont nous traiterons ici, c’est-à-dire les dissonances apparaissant à l’intérieur même de certaines idéologies, dans le but de démontrer l’absurdité intrinsèque de ces dernières. Or, il importe de glisser un mot sur les dissonances externes et, surtout, le mécanisme par lequel elles demeurent justement « hors de portée ». En effet, puisqu’il est toujours « risqué », en termes psychologiques, de soutenir une dissonance cognitive, les idéologies opèrent toutes par différents filtres par lesquels les individus contaminés par celles-ci contemplent le réel. Même les « esprits libres » possèdent ce genre de filtre naturellement. C’est un peu comme ce que Freud appelait le « principe de réalité » (Realitätsprinzip), dans un sens élargi évidemment. Ces filtres permettent d’agir de manière normale en société et d’être fonctionnel au sein de la collectivité. Bref, c’est le fruit de la domestication sociale de l’homme.

            Toutefois, les idéologies ajoutent des tuniques supplémentaires pour voiler la conscience humaine. Ces couches additionnelles neutralisent, de manière assez efficace, la porosité de l’esprit humain envers les informations « subversives », c’est-à-dire celles qui ébranlent l’échafaudage sémantique structurant la vision du monde générale de l’individu. Pour ce faire, l’idéologie se présente irrémédiablement comme un « système totalisant », c’est-à-dire cohérent en lui-même et autosuffisant. Une idéologie qui ne serait pas autarcique ne serait pas une idéologie, mais simplement une idée, une opinion, parfois complexe et sophistiquée, mais rien de plus. L’idéologie est la barricade de la pensée, elle est le bunker de l’esprit humain, le Blockhaus assurant l’imperméabilité de la conscience face à l’infiltration des contenus subversifs. Ainsi, les dissonances externes sont généralement anéanties a priori, à la manière de ce que Chomsky a nommé les « tirs de barrage » dans ses textes sur la propagande médiatique.

Pour prendre une image quelque peu martiale, considérant l’extrême violence inhérente à la filtration idéologique du réel, les dissonances externes sont généralement éliminées de loin, comme le ferait un tireur d’élite. Or, si la pression augmente et qu’une approche de l’ennemi est constatée, c’est la mitraille qui prend la relève, avec toutes les explosions émotives et irrationnelles qui vont avec… Effectivement, l’émotivité au détriment de la rationalité, une psychologie bancale au lieu d’une sociologie historique sérieuse et la moralisation du débat contre l’analyse substantielle sont tous des symptômes manifestes de cette pathologie cognitive, de ce virus intellectuel, que représente l’idéologie. Par ailleurs, il existe de nos jours tout un arsenal linguistique agissant comme un pesticide épandu sur le discours politique qui permet de neutraliser les dissonances externes : complotisme, fausses nouvelles, populisme, racisme, fascisme, etc.  Cet épandage d’étiquettes nauséabondes justifie le rejet en amont des dissonances potentielles et cela s’avère particulièrement efficace pour la plupart des gens.

Les dissonances des écolos

            D’abord, il est évident que l’on ne peut pas établir tous les courants environnementalistes sous l’étiquette généralissime « écolo ». En effet, de la deep ecology néopaïenne à l’écologie sociale de Bookchin, en passant par les décroissants de Latouche et les altermondialistes partisans du développement durable, il y a probablement autant de différences qu’entre un marxiste-léniniste comme Trotski et un néolibéraliste comme Friedman. Nous éviterons donc de nous attarder sur les détails pour nous concentrer plutôt sur les aspects généraux de l’idéologie, réduisant celle-ci à sa manifestation « mainstream ».

            Les Verts viennent d’ailleurs de faire un record historique aux élections Européennes de 2019, un peu partout sur le continent. Pour un écologiste, a priori, cela devrait faire plaisir. Or, il n’en est rien. Pourquoi? La raison principale est que ces groupements politiques ne sont pas cohérents. D’abord, ils sont mondialistes. Mondialiste ou altermondialiste, l’idée reste la même et celle-ci est totalement incompatible avec l’écologie. La mondialisation implique le mouvement des biens produits et des hommes à travers la planète. Or, c’est justement le transport des personnes et des choses, au sein de cycles longs d’échange et du tourisme de masse, qui constitue la principale cause de la pollution et des rejet de GES dans le monde. En effet, le transport est surtout dépendant du pétrole (essence pour les voitures, kérosène pour les avions, fioul lourd pour les bateaux, etc.) et rien ne s’avère plus nuisible pour l’environnement que la combustion des énergies fossiles (ainsi que son extraction, surtout avec le pétrole non-conventionnel).

            De plus, non seulement la plupart des écolos mainstream ne remettent pas en question les flux massifs en cycles longs des hommes et des marchandises, mais ils vont aussi supporter une idéologie tiers-mondiste, voulant que l’Occident contribue au développement des pays « en retard ». Toutefois, l’idéologie du développement représente l’antithèse radicale d’un écologisme non dissonant! Mais encore, l’approche est généralement basée sur une culpabilisation compulsive de l’Occident, qui serait responsable de tous les problèmes environnementaux. Ainsi, les classes moyennes occidentales devraient subventionner le développement des pays non développés par leurs impôts, ajoutant ainsi une autre couche de dissonance cognitive à leur idéologie schizoïde, puisque le prélèvement d’impôts supplémentaires nécessite un surcroit de valeur ajoutée, donc une croissance économique. Or, la remise en question de la croissance infinie du PIB est la base de la pensée écologique authentique.

            De plus, la plupart des écologistes sont aujourd’hui des gauchistes. Or, le « gauchisme » représente principalement une mouvance de la gauche libérale multiculturaliste, saupoudrée d’un marxisme de façade. En effet, la plupart des gauchistes à qui l’on s’adresse (pas tous, bien entendu) se revendiquent d’une manière ou d’une autre du marxisme, mais soit ils n’y connaissent rien, soit ils trahissent la pensée du philosophe allemand. En fait, ils sont la plupart du temps que de puérils trudeauistes, au mieux des horkheimeriens…

Un véritable socialiste, au contraire, devrait comprendre que l’immigrationnisme n’est pas une question morale, mais une idéologie de classe. L’immigration massive des gens des pays pauvres vers les pays riches est d’abord et avant tout voulue pour des raisons intrinsèques au capitalisme. En effet, les contradictions internes du capitalisme, en particulier la saturation des marchés et la baisse tendancielle du taux de profit, poussent les classes dominantes à concevoir des solutions à celles-ci. Les Guerres mondiales, par exemple, ont permis à la fois de mâter les mouvements ouvriers, tout en ouvrant de nouveaux marchés dans un contexte où la colonisation du monde était rendue impossible, car la Terre entière était déjà saturée au début du XXe siècle.

Aujourd’hui, la solution passe par l’immigration de masse, dans le but de créer de nouveaux consommateurs avec un pouvoir d’achat multiplier par trois, quatre ou davantage, tout en maintenant le chômage élevé pour que le patronat conserve un rapport de force favorable. Ainsi, soutenir l’immigration de masse est totalement incohérent pour un écologiste, car elle ne fait qu’augmenter la quantité de personnes dont le mode de vie consumériste constitue la cause directe du problème devant être résolu.

Les dissonances des démocrates

            Les dissonances des démocrates sont les plus évidentes et les moins subtiles. Elles sont aussi les plus grotesques, car à la fois les moins défendables et les plus apparentes. La forme la plus visible est évidemment l’omniprésente charge contre les « populismes ». Comment peut-on être démocrate tout en étant anti-populisme? Au niveau étymologique, les deux termes sont quasi-identiques : dêmos (peuple) + kratos (pouvoir) et 2) populus (peuple). Ainsi, comment peut-on être pour le « pouvoir du peuple » tout en étant contre le peuple? Le terme « populisme » est récent (contrairement à celui de démocratie). En effet, il date du début du XXe siècle et il servit d’abord à identifier les mouvements populaires de révolte contre les élites (par exemple, les insurrections socialistes des narodniks russes au XIXe ou les mouvements de libération nationale latino-américains du XXe), ou encore, à désigner simplement un style littéraire, notamment de l’entre-deux-guerres (Léon Lemonnier, Louis-Ferdinand Céline, etc.).

En fait, on se rend bien compte que les démocrates antipopulistes ne sont démocrates que dans la mesure où le « pouvoir du peuple » se trouve entre les mains d’une minorité élitiste « protégeant » et « guidant » le peuple, considéré bien trop ignare et inculte pour se diriger lui-même. Cette infantilisation de la populace est typique de l’intelligentsia gauchiste dominant actuellement l’espace public symbolique. C’est d’ailleurs pour cela qu’on nous martèle les oreilles du matin au soir qu’il faut craindre « la montée des populismes », dans les médias, les universités et les politiques, alors que ce discours n’a pratiquement aucun écho dans les sphères populaires de la société (ce que l’on nomme la « périphérie »). Chez les gauchistes universitaires urbains, on appelle cela « le rôle de l’intellectuel », dans d’infâmes ritournelles narcissiques d’autoglorification, aussi puériles qu’abjectes.

En somme, le terme « populisme » est une insulte martelée par l’orthodoxie idéologique de la « bien-pensance » bourgeoise urbaine gauchiste envers tout ce qui pourrait remettre en question l’ordre actuel de la rectitude politique. Ainsi, il est tout à fait possible pour quelqu’un de se considérer démocrate, tout en étant farouchement opposé au populisme. En effet, la démocratie qui est défendue est celle des partis traditionnels d’extrême-centre, espèce de tandem interchangeable aux quatre ans. Il n’y a aucune espèce de défense du peuple associée fondamentalement à cette dénomination, puisqu’il ne s’agit que d’une étiquette que l’on pourrait tout autant changer, avec plus d’acuité, par « conservatisme du statu quo libéral élitiste pseudo-populaire ». Bref, la dernière chose que désire défendre un démocrate, c’est bien le pouvoir du peuple.

Un bon exemple de cet état de fait est évidemment tout le discours médiatique autour des élections récentes, que ce soit celle de Trump en 2016 ou celle des européennes en 2019. Nos chers « démocrates » s’insurgent contre la montée des populismes et la « manipulation de l’opinion » qui opère au sein des médias sociaux. Autrement dit, les idéologues du statu quo se lamentent du fait qu’une plate-forme non centralisée entre les mains de l’élite légitimiste du pouvoir établi permet aux gueux de s’exprimer et de partager leurs opinions politiques. La démocratie athénienne au Ve siècle avait une condition de possibilité fondamentale : l’Agora. En effet, la démocratie implique la possibilité de s’exprimer librement sur la place publique. Or, les démocrates soutiennent actuellement un contrôle étatique des médias sociaux et une intensification de la censure politique sur les réseaux, ainsi qu’une légitimation et une normalisation du crime d’opinion.

            Certains « démocrates », principalement à gauche ou à l’extrême-gauche du spectre politique, vont, quant à eux, tout simplement nier l’importance de la liberté d’expression dans la sphère publique. Cela peut paraître étrange qu’une démarche foncièrement fascisante puisse être soutenue par des gens se présentant comme des défenseurs de la démocratie. En effet, ces individus continuent généralement à se considérer eux-mêmes démocrates, alors qu’ils désirent sapper le fondement même de la démocratie, sa condition de possibilité tout comme sa finalité essentielle : la liberté d’opinion et la capacité à l’exprimer sans se voir ostracisé. Ces individus qui rejettent la liberté d’expression affirment qu’ils sont contre « l’instrumentalisation de la liberté d’expression ». Or, cette proposition n’a absolument aucun sens! User de quelque chose de la manière en vue de laquelle cette chose a justement été faite n’est pas une instrumentalisation. On « instrumentalise » quelque chose lorsqu’on l’utilise à une autre fin que le sienne propre, pour la réorienter dans un sens profitable pour celui qui instrumentalise. Bref, ces arnaques du langage ne parviennent guère à camoufler l’extrême incohérence et les nombreuses dissonances cognitives qui animent ces « démocrates ».

Les dissonances des antiracistes

            Le paradigme racialiste en politique vit un grand essor depuis la dernière décennie. Or, il ne fleurit pas dans son nid d’origine, à droite, mais plutôt dans la gauche. Avec la montée de la droite alternative qui, fondamentalement, ne change pas réellement au niveau de ses acteurs sociologiques, mais simplement en termes de représentation symbolique, nous avons assisté à une réelle résurgence des concepts de nature raciale dans les débats politiques. En effet, la droite dominante de la première décennie du XXIe siècle aux États-Unis était plutôt centrée autour des idéologues néoconservateurs. Or, ceux-ci sont majoritairement juifs. La droite alternative, avec Trump comme figure d’autorité, n’est plus associée à cette communauté, du moins, pas de manière aussi importante. Cela laisse donc l’espace libre pour des accusations systématiques de racisme et de suprémacisme blanc ; ce qui était impossible préalablement.

            Le problème est ici est simple : au nom de l’antiracisme, on accuse les « blancs » d’être la cause de tous les problèmes de l’histoire récente (esclavagisme, colonialisme, capitalisme, destruction de l’environnement, génocides, etc.), tout en possédant un ensemble de privilèges (le fameux white privilège) dont il ne serait pas digne. C’est donc sur la seule base raciale que les « blancs », principalement les hommes, seraient coupables et couvriraient la pire des injustices. Cette approche est fondamentalement raciste et elle n’est rien de plus que cela. En effet, accuser un groupe de personnes sur la seule base de leur race et justifier ainsi un ensemble de mesures discriminatoires envers ceux-ci constitue la définition même du racisme.

            Les biais cognitifs sont très nombreux. Outre la contradiction substantielle du fait que ce sont des gens censés combattre le racisme qui véhiculent cette idéologie du ressentiment, nous assistons aussi à une simplification épistémique de taille. En effet, les injustices sociales ne sont plus expliquées dans des termes sociologiques comme les luttes de classe, mais simplement à partir des déterminants biologiques, comme l’épiderme et le sexe. Cela a pour avantage d’être simple, clair et définitif. Toutefois, cela a pour défaut d’amener des conclusions totalement invalides.

            Il est possible de constater le délire collectif autour de l’antiracisme au Québec en ce moment avec le débat sur la laïcité autour de la Loi 22. On accuse le gouvernement Legault de mettre en place une loi raciste. Or, aucune « race » n’est visée avec cette loi. L’enjeu est plutôt dirigé vers les musulmans, même si la loi vise tout le monde de la même façon. Toutefois, les musulmans ne forment évidemment pas une race, mais une communauté religieuse. Mais c’est comme si cela n’avait aucune espèce d’importance. Tout ce qui compte, c’est de pouvoir taxer les Québécois de racistes. Si tu critiques le multiculturalisme anglo-saxon, tu es un sale raciste! Si tu rejettes le libéralisme et prônes un protectionnisme, tu es un sale raciste! Si tu défends un certain conservatisme des valeurs et répugnes le gauchisme, à la fois libertaire pour ce qui touche la tradition occidentale et le sens commun, mais d’un puritanisme exacerbé lorsqu’il faut défendre la rectitude politique, tu es un sale raciste! Et cetera, ad vitam aeternam…

Les dissonances des conservateurs

            Jusqu’à maintenant, nous avons surtout traité des idéologies actuellement à gauche du spectre politique (même si, selon nous, l’écologisme est par nature une idéologie de droite). Ce n’est pas que les gauchistes sont plus dissonants, c’est simplement que leur narratif est plus présent dans la sphère publique. En effet, nous retrouvons tout autant des incohérences chez les gens de droite. Par exemple, les conservateurs ont généralement tendance à accepter, voire à supporter, le projet néolibéral. Ainsi, une certaine droite des valeurs s’allie objectivement avec la droite économique. Bien que cela semble, a priori, aller de soi, dans les faits, il n’en est rien.

            En réalité, l’alliance entre le conservatisme des valeurs et la droite économique est délétère. Effectivement, le néolibéralisme implique le mondialisme, le multiculturalisme et un certain libertarisme au niveau des valeurs. Ainsi, le conservatisme a tout à perdre en s’alliant avec le néolibéralisme, puisque son ennemi principal est le relativisme axiomatique et celui-ci est la condition de possibilité de l’épanouissement de la mondialisation néolibérale multiculturelle. C’est la raison pour laquelle à chaque fois qu’un parti de droite prend le pouvoir, c’est toujours le volet économique qui finit par aboutir, mais jamais sa branche sociale et axiomatique.

De manière similaire, les « conservateurs » qui recherchent plutôt une décentralisation de l’État, voire son abolition, que l’on nomme généralement les libertariens ou simplement les libertaires (la différence entre les deux est ici négligeable), ne font que transférer le rapport de force de l’État aux corporations, de manière volontaire pour certains (les libertariens), ou involontaire pour d’autres (les libertaires). Bref, l’incapacité à comprendre adéquatement l’objet du politique, en l’occurrence le pouvoir, rend totalement dissonant ce genre de positionnement idéologique, dans lequel on pose comme idéal l’anéantissement de ce qui rend possible l’actualisation de ce même idéal politique.

Les causes de la « schizophrénie politique »

            Les causes de la normalisation des dissonances cognitives en matière de politique sont évidemment nombreuses et très complexes. Nous possédons effectivement plusieurs « niveaux » de causes : des plus apparentes aux plus profondes. Nous resterons au niveau le plus émergé en relevant simplement les causes évidentes et certaines pour l’instant.

            La première raison est sans aucun doute la perte de valeur qu’acquiert la « vérité » à notre époque contemporaine. En effet, nous assistons de nos jours à la « vengeance des sophistes » qui, après plusieurs siècles de domination des « vérités éternelles », mettent de l’avant un relativisme épistémologique tout aussi tyrannique et totalisant. Lorsque la pensée dominante considère qu’il n’existe aucune vérité transhistorique et transculturelle, seule l’idéologie en vient à fonder l’orientation des « vérités ». Ainsi, est vrai ce qui supporte et confirme l’idéologie du tenant. Un nombre incalculable de faits scientifiques et objectifs sont occultés parce qu’ils ne cadrent pas avec l’idéologie dominante. À ce propos, nous ne sommes en rien différents des Pères de l’Église qui, au XVIe siècle par exemple, refusaient d’accepter la théorie de l’héliocentrisme de Copernic.

            La seconde cause la plus importante et la plus évidente est sans conteste l’omniprésence des « politiques identitaires » dans nos sociétés. Celles-ci sont le résultat de plusieurs facteurs : clientélisation politique, mutation de la gauche (passant du social au sociétal), sociétés multiculturelles, culpabilisation occidentale (surtout à partir de 1945), déclin épistémologique des débats politiques, occultation des idéaux politiques au profit d’une morale bon marché, narcissisme exacerbé, triomphe de l’individualisme méthodologique, hégémonie libérale, etc. En effet, autant à gauche qu’à droite, le mot d’ordre en politique depuis quelques décennies se réduit à l’identitaire : reconnaissance des minorités à gauche, protection de l’identité nationale à droite.

            Finalement, le « néant politique » est certainement en cause. Malgré qu’il existe de nombreux problèmes sociaux fondamentaux (raréfaction des ressources énergétiques, destruction environnementale, explosion démographique ainsi que les vagues d’immigrations que cela engendre, risque de guerre avec la Chine et ses alliés, déclin anthropologique de l’espèce humaine résultant de la société urbaine et tertiaire, banalisation du terrorisme islamiste ou autre, etc.), le paysage politique est absolument aberrant. Effectivement, tout est fait pour baisser le critère des débats et du niveau d’intelligence des propos. Bref, la perte de sens, la réduction du politique à son aspect identitaire, ainsi que le relativisme radical représentent les principales causes de cette « schizophrénie collective ».

Les solutions

            Il n’existe malheureusement pas de solution miracle à ces problèmes de fond. Toutefois, nous pouvons proposer quelques pistes rudimentaires de solution. Les quelques propositions que nous présenterons seront toutes reliées entre elles. En effet, que ce soit d’en finir avec l’idéologie qui étouffe le réel, émanciper la politique du juridique ou démoraliser l’interprétation des débats, tout cela recouvre un même soubassement commun : la revalorisation de la « vérité ». Cela semble si évident qu’il apparaît absurde d’en venir à ces propos au terme de ce long article. Or, nous verrons que le problème ne touche pas la « théorie », mais bien la « pratique ». En effet, les blocages de la mise en acte de cette proposition sont innombrables.

            D’abord, mettre de l’avant la « vérité » n’est pas aussi facile que cela peut sembler de prime abord. Très souvent, celle-ci heurte de plein fouet l’idéologie. Or, comme nous l’avons déjà expliqué précédemment, les « tirs de barrage » idéologiques s’avèrent généralement très efficaces contre certains propos véridiques. En effet, lorsque l’ensemble des institutions de nos sociétés fonctionne en symbiose en vue du processus de domestication idéologique des populations, cela n’est pas une mince affaire que de s’extirper du creuset doctrinal.

De plus, il importe de préciser que la « fin des idéologies » n’implique pas de « naturaliser » certaines démarches. La naturalisation de certaines idéologies hégémoniques, particulièrement tout ce qui se rattache de nos jours au libéralisme, constitue le second problème de taille concernant ce propos. Ainsi, la quête de vérité fait face à deux importantes difficultés : les tirs de barrage idéologiques en amont et la naturalisation doctrinale en aval.

            Finalement, il importe de comprendre que le politique ne doit pas se réduire à une question d’ordre « morale ». En effet, celle-ci touche plutôt le juridique, qui est une ramification du politique, mais cette dernière ne doit pas en venir à la submerger. Cela implique donc de « déshystériser » le débat, c’est-à-dire rétablir la hiérarchie au sein des modes de pensée, en réaffirmant la suprématie de la rationalité sur les affects. Si nous parvenions à opérer ces transformations majeures, un grand pas serait fait.

Le dernier homme

 

Il fut un temps où l’homme était rare et précieux,

Tel l’or dans la terre et le soleil dans les cieux,

L’homme illuminait les êtres par sa grâce et sa beauté.

 

Infime devant l’infinité du ciel,

Qu’il contemple d’un air dévot,

Immense scrutant le fond de son âme,

Dévoilant son innocence, véritable prunelle.

 

On accuse les poètes tragiques d’embellir l’homme,

De l’anoblir en tirant les traits de son honneur,

Or, l’art mimétique n’est guère cause de son objet,

Seuls les immortels, dignes coupables de ce méfait.

 

De l’ordre cosmique, beauté et sagesse,

En l’âme, en sont les images,

À l’instar de laideur, puérilité et bassesse,

Écho infâme des tréfonds de l’Hadès.

 

À l’homme, désireux de contempler son reflet,

On donna femme, judicieux forfait.

 

Celle-ci, à la manière du cristal, sommet du monde minéral,

Tout comme l’if se hisse, cime de la vie végétale,

La femme, quant à elle, couronne le règne animal.

 

Généreuse, telle la louve éternelle,

Belle comme Vénus la plantureuse,

Douce partenaire, fine rosée matinale,

Posée sur Terre, cadeau fatal,

De tous les maux, elle en fut le fanal.

 

Sans trêve aucune de convoitise,

Engendrement ininterrompu, véritable hantise,

Subtilité égarée, sublimée en pure quantité,

Homme déprécié, dégénéré,

De l’air libre et hautement distingué,

Sombra, en lambeaux, dans les limbes,

Tourbillon de lourdeur, déclin du genre humain.

 

Le dernier homme vit le jour,

Rampant au sol tel un vermisseau,

Multipliant sa progéniture prospère,

Seul rempart contre la créance de ses maîtres.

 

Obnubilé par les petites passions,

De sa félonie, jadis pucelle,

Aujourd’hui, production industrielle,

Le dernier homme se fait légion.

 

 

 

La démocratie : pourquoi n’ai-je jamais voté ?

            La démocratie représente une grande fierté pour la majorité des Occidentaux. Nous avons coutume de considérer que sa forme moderne prend racine dans la Glorious Revolution de 1688 en Angleterre. Or, nous trouvons un peu partout dans l’Europe médiévale des expériences de démocratie, notamment chez les peuples scandinaves (le Thing), slaves (le Veche), helvètes (le Landsgemeinde) et latins (la Commune). Il y a évidemment l’expérience antique la mieux connue à Athènes au Ve siècle avant notre ère (à partir de Clisthène en -507, mais dont on perçoit les prémisses dès les réformes de Solon en -593), qui est contemporaine des importantes victoires militaires contre les Perses (Marathon en -490 et Salamine en -480), des illustres tragiques (Eschyle, Sophocle et Euripide), des grands philosophes (Socrate, Platon et Aristote), de la construction du sublime Parthénon (achevé sous Périclès en -438), mais aussi de la défaite d’Athènes devant Sparte lors de la Guerre du Péloponnèse (-404), de l’impérialisme athénien, de l’ostracisme normalisé et, non le moindre, de la condamnation à mort de Socrate par le régime démocratique (-399). Il semble, a priori, assez paradoxal d’ailleurs que les augustes philosophes de la Grèce antique aient toujours été de farouches adversaires de la démocratie…

            Toujours est-il, nous tenterons dans cet article d’expliciter les raisons pour lesquelles la démocratie est un régime politique biaisé, dysfonctionnel et délétère. Il ne s’agira donc pas de poser la question à savoir si la démocratie est un bon ou mauvais régime, mais bien plutôt d’énoncer les raisons pour lesquelles il est mauvais. De plus, contrairement à la vaste majorité des critiques ordinaires de la démocratie, nous ne tenterons pas d’en présenter les faiblesses pour ensuite proposer des réformes dans le but d’améliorer celle-ci. Effectivement, l’objectif de ce texte est plutôt de démontrer en quoi ce régime politique est absolument nuisible par nature.

Définition de la démocratie

            La notion de démocratie vient de deux mots grecs : dêmos (δῆμος), c’est-à-dire le peuple d’une communauté particulière, et kratos (κράτος), c’est-à-dire le pouvoir. Ainsi, la démocratie est le pouvoir du peuple considéré en tant que collectivité précise. Le « peuple » doit donc être distingué de la notion très à la mode de « multitude ». En effet, le dêmos n’est pas une entité liquide ou vaporeuse, mais une communauté bien circonscrite.

            Le pouvoir du peuple peut se manifester sous plusieurs formes. La manifestation classique, celle du Ve siècle avant notre ère en région attique, implique une prise de décision par le nombre à travers le vote pour la portion de la population urbaine ayant le privilège d’être citoyen. Ainsi, une minorité privilégiée décide directement des lois et des décrets – c’est ce que l’on nomme la démocratie directe et c’est celle-ci qui est comparable aux différentes expériences médiévales présentées plus haut (avec un champ d’application du privilège plus ou moins vaste).

          La modernité libérale, quant à elle, innove avec un nouveau type de pouvoir du peuple : la démocratie représentative (indirecte). Cette dernière nous est aisément compréhensible, car elle représente la forme particulière de notre régime actuel. Elle implique un suffrage de masse devant déterminer un ou différents groupes de représentants qui décideront, dans un second temps, des différentes lois et décrets à mettre en application. Cette dernière forme de démocratie prend racine à la fin du XVIIe siècle en Angleterre, principalement avec l’établissement de la monarchie constitutionnelle anglaise de 1689, suivant la Glorious Revolution. La déclaration des Bills of Rights influencera ensuite les deux grandes révolutions occidentales du siècle suivant : la Révolution américaine de 1776-1783 et la Révolution française de 1789.

Les dysfonctions latentes de la démocratie

            Bien que nous venions de distinguer deux manifestations que peut prendre la démocratie (directe ou indirecte), cela n’a pas pour objectif d’en critiquer une forme pour en défendre une autre. Au contraire, bien que nous allions surtout prendre pour exemple le modèle dominant actuel, en l’occurrence la démocratie libérale représentative indirecte, notre objectif est de démontrer que la démocratie constitue un régime politique nuisible, déficient et délétère par nature. Nous supporterons cette position en présentant une série de dysfonctions latentes représentant non pas des lacunes superficielles, mais bien les fondements essentiels sur lesquels s’érige ce régime politique. En effet, les fonctions apparentes de la démocratie, loin d’être l’expression visible de sa nature profonde, représentent plutôt le voile sous lequel se camoufle son essence véritable : un paradigme politico-social absolument corrosif qui engendre nécessairement un déclin civilisationnel intégral.

  • Le triomphe de l’opinion

       De manière intuitive, tout le monde sait qu’une proposition n’est pas plus valide qu’une autre par le nombre de personnes qui la soutiennent, mais bien de par sa qualité particulière. Toutefois, en pratique, nous admettons souvent la valeur d’un propos par le nombre d’individus pour qui la proposition apparaît vraisemblable. Or, cette manière de considérer la validité d’une affirmation, dépendamment de l’étendue numérique de son soutien, se base sur une démarche relativiste et celle-ci est l’étendard des sophistes.

      Depuis l’Antiquité, les sophistes se sont toujours opposés aux philosophes. Les premiers croient que la vraisemblance dérive du nombre, tandis que les seconds considèrent que c’est par une qualité propre que la vérité se manifeste. Notre époque est celle de la revanche des sophistes, où l’appel à la popularité est roi et duquel le régime démocratique en est la fille. Le triomphe de l’opinion gagne ses lettres de noblesse avec l’euphorie des médias sociaux qui s’abat sur notre société depuis une dizaine d’années. Ce triomphe de l’opinion, bien que ce thème nécessiterait un livre entier pour une analyse exhaustive, amène deux conséquences directes, concrètes et facilement repérables : 1) la tyrannie émotionnelle contre la prudence rationnelle, ainsi que 2) la conformisation à outrance et la persécution de la dissidence.

            D’abord, peu importe où l’on jette le regard, tout le monde peut remarquer cette tendance à l’hyper-émotivité et cette atrophie de la pensée rationnelle. Cela est évident dans toutes les formes de la propagande du système : publicité, médias, éducation et même en politique. La politique, en système démocratique, n’opère jamais, mais absolument jamais, sur une quelconque base rationnelle. En effet, par nature, le démocrate cherche le pouvoir non pas par l’argumentation en vue de la vérité, mais toujours par manipulation émotive de la masse. Celui qui oserait mettre de l’avant un quelconque projet rationnellement orienté basé sur une intégrité morale passerait pour un bouffon, un illuminé ou un dangereux radical.

          Comment procède le formatage idéologico-politique d’un peuple ? Trois importants vecteurs existent principalement : 1) L’éducation (inférieure et supérieure) ; 2) Les médias (dominants et sociaux) ; 3) Le jeu des pancartes en période d’élection. Il va sans dire que le premier est le plus important et que le dernier en est le moins. Or, tous les trois fonctionnent en symbiose, passant d’une éducation présentée comme idéologique neutre, reléguée par les médias mensonges ou par sa forme putréfiée et ordurière des médias sociaux, pour finalement aboutir à la mascarade intégralement obscène de la pollution visuelle qu’est le placardage de ces déchets visuels que sont les pancartes électorales.

            L’éducation nationale obligatoire universelle constitue un formatage en règle de la masse. En effet, elle représente en quelque sorte de la démocratie en action, c’est-à-dire le principe par lequel la médiocrité majoritaire doit étouffer toute marginalité et toute exception ; ce qui explique, en grande partie, le nombre incroyablement élevé de décrocheurs marginaux possédant une intelligence très supérieure à la moyenne, en particulier chez les jeunes hommes. L’éducation supérieure, quant à elle, représente un processus de domestication de la prétention à l’élitisme. Elle touche une portion généralement un peu plus raffinée de la population et met ainsi en place un système de formatage plus sophistiqué, usant d’experts en manipulation, la crème des conformistes avec certains dons d’éloquence, échangeant gratification symbolique, culturelle et identitaire contre une soumission absolue de leur esprit et de leur liberté intellectuelle envers l’idéologie dominante.

          Parallèlement à l’éducation nationale, les médias servent à maintenir la masse dans un état léthargique permanent. La propagande fonctionne parfois par de fausses nouvelles intégrales, souvent par du cadrage anhistorique soutenu par des « experts » auto-proclamés à la botte du système (la pensée unique triomphaliste) et, toujours, par un influx constant d’émotivité devant rendre caduque tout esprit critique (images en arrière-plan agissant comme de l’intimidation émotionnelle, chantage éthique par la rectitude morale omniprésente, récits larmoyants au détriment d’une analyse historique et rationnelle de la situation, etc.) Face à ce contexte, il n’est pas surprenant de constater que les élections se décident principalement par un visage, une couleur et un slogan drave. Les dernières élections (provincial, 2018) démontrent d’ailleurs le niveau abyssal qu’atteint les capacités cognitives de l’électorat, stimulé par le déclin inexorable des élites politiques, en usant de « slogans » réduits à un simple adverbe ou adjectif : « Sérieusement » (PQ), « Maintenant » (CAQ), « Populaire » (QS), etc. La cause principale de cette réduction minimaliste de la politique contemporaine relève de la nature inhérente à la démocratie : l’extrême-centrisme.

  • L’extrême-centrisme

          Nous nous sommes jusqu’ici concentrés sur la nature de la démocratie. Maintenant, nous nous attarderons plutôt sur son mode opératoire. Ce sera donc plus concret, moins « spéculatif », mais tout autant déplorable. L’extrême-centrisme est un concept qui tend à devenir un lieu commun : nous avons par exemple une publication d’un des seuls penseurs québécois connus qui mérite notre attention, Alain Deneault, qui publia chez Lux en 2017 l’ouvrage Politiques de l’extrême centre.

         Le centrisme hyperbolique de la politique contemporaine est repérable dans tous les systèmes démocratiques actuels. Pourquoi ? D’abord, il importe de comprendre que le rien est inclusif, tandis que tout le reste tend à discriminer. En effet, toute affirmation nie en même temps son contraire. Du coup, rien ne porte plus à l’inclusion que le néant. Ainsi, il est dans la nature du mode opératoire de la démocratie de tendre vers ce néant, car tout projet positif, toute proposition affirmative, mène nécessairement à une levée de boucliers, tandis que l’absence de projet concret pousse à la passivité et s’avère plus rassembleur. C’est donc ce qui explique principalement le néant politique actuel. Entre deux néants, il nous reste à choisir entre un bleu pâle ou un bleu foncé, un entrepreneur ou un médecin, entre « maintenant » ou « sérieusement »…

         Il faut néanmoins ajouter à cela la courte durée des mandats électoraux qui rendent impossibles les projets à long terme. Mais encore, considérant que la première année du mandat sert principalement à mettre en place son équipe, puis que la dernière année ne se concentre que sur la prochaine campagne électorale, ensuite, en éliminant les congés, les voyages diplomatiques de façade, la perpétuelle nécessité de propagande de communication, finalement, il ne reste que quelques après-midi au cours d’un mandat pour se concentrer sur les affaires proprement politiques… Mais même si un parti ayant un réel projet politique, par exemple l’indépendance pétrolière du Québec, devait prendre le pouvoir, la seule mise en place des prémisses devant rendre possible ce projet mènerait inévitablement à un déclin magistral de ce même parti, ce qui résulterait par sa défaite lors des prochaines élections et au gaspillage gargantuesque d’énergie et de ressources. Effectivement, jamais un régime politique ne s’était révélé aussi conservateur (au sens propre du terme) que la démocratie.

           De plus, si l’on considère que ce qui pousse la plupart des électeurs à voter pour un parti ou un autre est basé sur quelques points précis, voire un seul, sans aucunement considérer l’ensemble du programme (en effet, j’aurais tendance à croire que la proportion des individus lisant les programmes politiques est plus élevée chez les abstentionnistes que chez les votants, du moins, c’est notre cas). C’est ce que l’on nomme la stratégie clientéliste de la manipulation démocratique. Ainsi, au lieu de s’entourer de gens de bonne foi, d’individus possédant cette capacité rarissime de projection sur le long terme, ainsi que de personnes désintéressées et dévouées au collectif, les chefs politiques se forment une garde rapprochée de comptables, d’experts en communication et de stratèges en manipulation de masse. Ces derniers travaillent temps plein à repérer les sujets à la mode, usant de lobbys pour en fomenter d’autres conformes à leur agenda politique, pour instrumentaliser le moindre fait divers au service de leur simple victoire politique sans envergure aucune. La soumission actuelle à la rectitude politique de l’ensemble des partis n’est qu’un exemple parmi une myriade d’autres de ce pathétique conformisme.

         Finalement, comme tout le monde peut le constater, la joute politique se réduit à critiquer l’adversaire, sans jamais ne rien proposer, car les grands stratèges de la manipulation de masse savent pertinemment que tout contenu est nécessairement nuisible, puisqu’il éloigne celui qui le supporte de l’extrême centrisme. Ainsi, pour gagner, il faut proposer un « projet » absolument vide de tout contenu, tout en misant, pour vaincre, sur les faiblesses de l’adversaire, capitalisant sur les fautes de ce dernier, aussitôt que celui-ci daigne affirmer quoi que ce soit. Bref, la démocratie mène irrémédiablement au néant politique, pousse à l’immobilisme autodestructeur, s’avère conservatrice par essence et adopte un mode opératoire radicalement négatif.

  • Capitalisme, mondialisation et multiculturalisme : les soubassements démocratiques

« A » Capitalisme

        On peut se poser une simple question : Pourquoi l’élite au pouvoir vante-t-elle autant la démocratie, alors qu’elle est censée défendre les intérêts des corporations multinationales et du grand capital ? Eh bien, il est possible qu’un lien existe entre démocratie et capitalisme. En effet, l’expérience démocratique athénienne du Ve siècle n’arrive pas par hasard : le pouvoir du peuple est le corollaire politique de l’apogée de l’empire maritime commercial de la Cité. De plus, la démocratie représentative moderne prend racine en Angleterre à la fin du XVIIe siècle, pratiquement au même moment que le capitalisme – tous les spécialistes s’accordant pour dire qu’il naît lui aussi en Angleterre au cours du siècle suivant. La Révolution française, effigie de la démocratisation des sociétés, est aussi le paradigme de la révolution bourgeoise et capitaliste. Etc.

        Si l’on accepte l’hypothèse qu’il existe un lien entre démocratie et capitalisme, quelle est donc la nature de ce lien ? Nous répondrons à cette question fort complexe de deux manières : 1) La démocratie confère les conditions de possibilités de l’émergence du capitalisme par la domination du capital mobile contre le capital immobile et 2) La démocratie assure la pérennité de la domination capitaliste par la faiblesse de ses contraintes politiques. D’abord, la démocratie moderne rend possible le capitalisme, principalement par sa puissance de destruction des anciennes formes de souveraineté obstruant son plein épanouissement. Les formes obsolètes de pouvoir sont celles qui s’appuient sur la propriété foncière, tandis que ses nouvelles formes s’affirment à travers le capital mobile grâce au commerce, c’est-à-dire l’argent liquide. La domination bourgeoise, celle des marchands, s’érige principalement à travers l’endettement des acteurs d’un pouvoir vétuste et leur esclavage permanent résultant du prêt usurier. Benjamin Constant, dans sa célèbre allocution de 1819 De la liberté des Anciens comparée  celle des Modernes, exprime parfaitement cette idée : « Les effets du commerce s’étendent encore plus loin ; non seulement il affranchit les individus, mais en créant le crédit, il rend l’autorité dépendante. »

            La démocratie moderne ne se contente pas seulement de créer les conditions propices à l’émergence du capitalisme, mais lui assure aussi sa pérennité. En effet, comme l’affirme Aristote dans Les politiques, la démocratie droite (en accord avec les lois) est le moins bon des régimes vertueux, tandis que la démocratie déviée (tyrannique) est le moins pire des mauvais régimes. La raison est la même pour les deux cas : la démocratie est le plus inefficace des régimes politiques. Ainsi, il sera moins efficace à manifester le bon dans un système droit, tout comme il le sera moins pour exprimer le mal dans un régime dévié. Cette inefficacité intrinsèque, en plus de l’illusion d’un pouvoir réel non oligarchique, explique pourquoi l’élite capitaliste, ainsi que leurs laquais officiels dans la sphère médiatico-politique, défend corps et âme la démocratie. La faiblesse de la souveraineté politique à travers la démocratie assure la totale suprématie au capitalisme financier mondialisé.

« B » Mondialisation

            Le capitalisme, bien qu’il prenne racine dans un contexte géographique et temporel particulier (Angleterre au milieu du XVIIIe siècle), est par essence mondialiste. Il l’est d’abord puisque, conforme à la nature mobilière de sa domination, il s’avère désincarné, c’est-à-dire que le capitalisme n’a aucun emplacement spécifique. En effet, le capitalisme est la doctrine économique de l’opportunisme financier absous de toute référence territoriale, d’où la nécessité toujours plus prononcée d’abolition de toute frontière limitant la libre circulation des marchandises, des capitaux et des hommes.

            Toutefois, la mondialisation capitaliste requiert une justification morale à son entreprise de domination intégrale du monde. C’est le rôle joué par la démocratie. En effet, l’expansion mondiale de cette dernière sert à justifier la destruction de tout un ensemble de systèmes économiques concurrentiels et/ou de régimes politiques souverains limitant l’emprise du capitalisme sur leurs sociétés. Ainsi, l’uniformisation libéralo-capitaliste du monde se présente à visière baissée sous le couvert de la flamme émancipatrice de la démocratie salvatrice !

            La manifestation contemporaine la plus claire constitue la Charte des droits et libertés – formalisation bienveillante de l’idéal démocratique de l’homme. Le code moral inaliénable de la mondialisation libérale rend possible un glissement du politique vers le judiciaire, c’est ce que l’on nomme la judiciarisation du politique. Sous le couvert des « droits de l’homme », la suprématie du capitalisme mondialisé peut ainsi user de toutes les armes dont elle dispose, protégée qu’elle est par le bouclier de la démocratie : Vae victis !

« C » Multiculturalisme

            Finalement, au lendemain du Pacte de Marrakech, institutionnalisant le droit universel à la migration des hommes, nous pouvons nous questionner sur la relation existant entre la démocratie et le multiculturalisme. Toujours sous couvert moralisateur, les idéologues multiculturalistes défendent en fait deux choses (sciemment ou non) : 1) Les intérêts du patronat grâce au lumpenprolétariat importé d’ailleurs et le maintien d’une compétition entre les travailleurs de toutes les classes sociales ; 2) La démocratie libérale. Nous avons déjà parlé du premier point, nous nous concentrerons sur le deuxième.

            Il existe de facto une alliance entre le patronat et les professionnels de la politique politicienne : les uns veulent du cheap labor et les seconds veulent pérenniser leur pouvoir politique. Les libéraux, qui dominent la grande majorité des institutions politiques en Occident, peuvent compter sur un vote massif des nouveaux arrivants (que ceux-ci soient de gauche ou de droite, religieux ou athées, etc.) Ainsi, il est dans leur intérêt de soutenir ces derniers pour conserver cet appui presque inconditionnel. En effet, l’empire de la marchandise craint principalement les mouvements de révolte populaire issus de la base nationale autochtone (en Europe) ou d’immigration lointaine (en Amérique du Nord). Le mouvement des gilets jaunes en France est un exemple clair et actuel de ce danger pour l’établissement politico-médiatique.

             L’idéologie du multiculturalisme permet ainsi d’assurer un pouvoir ad vitam aeternam à la démocratie libérale grâce à ce même processus d’élection démocratique. Lorsque plus aucune grande ville d’Occident ne sera ethniquement homogène, le pouvoir sera pour toujours entre les mains des mondialistes libéraux multiculturalistes : divide ut regnes. Bref, les tenants du multiculturalisme n’ont cure des souffrances des étrangers, ils instrumentalisent simplement la bonne volonté des gens pour assurer la pérennité de leur domination grâce à la stratégie démographique à base électoraliste dont ils usent. La politique est toujours amorale et trop souvent immorale…

Conclusion

          Nous avons tenté d’expliciter les raisons pour lesquelles nous considérons que la démocratie est un système politique nuisible par nature. Nous avons d’abord démontré qu’il est délétère par essence (triomphe de l’opinion), puis à travers son mode opératoire (extrême-centrisme). Finalement, nous avons tenté d’en décrire certaines relations affinitaires avec le capitalisme, le mondialisme et le multiculturalisme.

         Je n’ai jamais voté et je ne voterai probablement jamais. Or, je ne cherche pas à faire du missionarisme ici, car ma paroisse n’a rien à proposer de concret. Mon objectif était simplement de démontrer qu’il existe de nombreuses raisons de ne pas être démocrate et que celles-ci sont convaincantes, solides et cohérentes. Mais peut-être est-ce justement par soutien naïf sans remise en question de la démocratie qu’aucun autre modèle politique ne peut voir le jour ?!

Militantisme identitaire et double ignorance

Le monde universitaire des sciences sociales est souvent le lieu d’une conversion idéologique fondamentale chez l’étudiant, ainsi qu’une implication dans les milieux militants. Les besoins souvent viscéraux, à la fois de jouer un rôle politique et social dans l’amélioration de notre monde, ainsi que de s’intégrer au sein d’un regroupement d’individus ayant plus ou moins les mêmes ambitions que soi, constituent deux motivations primordiales poussant le jeune universitaire à s’adonner au militantisme identitaire. Par exemple, les associations étudiantes constituent un lieu privilégié rassemblant plusieurs tendances au militantisme politique, servant ainsi de pont entre les différentes idéologiques, souvent de nature identitaire.

Dans cet article, nous traiterons particulièrement du militantisme identitaire en milieu universitaire. D’abord, nous définirons notre objet. Puis, nous considérerons l’exemple de Mai 68 comme cas historique typique. Après, nous présenterons une analyse originale du processus identificatoire en question à travers notre concept de Pathologie caractérielle d’identification identitaire (PCII). Nous établirons ensuite un lien entre le militantisme identitaire et le concept socratique de double ignorance. Finalement, dans une démarche de sociologie de la connaissance axée sur la question identitaire, nous tenterons de déterminer s’il existe une différence entre l’ipséité et le sujet socialement déterminé, remettant ainsi en cause l’hégémonie actuelle de l’épistémologie constructiviste au sein des sciences sociales.

 

Définition du militantisme identitaire

D’abord, militant est le participe actif (présent) du verbe militer. L’étymologie du terme militer provient du substantif latin (nominatif masculin singulier) militaris. Ce dernier signifie précisément la guerre. Il donna le verbe à l’infinitif présent militare, désignant l’idée de faire son service militaire. À la première personne du singulier de l’indicatif imperfectif (présent), cela donne milito, très proche du français « Je milite ». La connotation est donc nettement combative.

Historiquement, la première utilisation française du concept de militant s’effectua dans un contexte religieux. En effet, l’expression d’Église militante fut d’un usage courant dans les milieux ecclésiastiques et représentait l’ensemble des croyants sur Terre. Ainsi, bien que le concept se soit sécularisé au courant des siècles, l’idée de combativité intrinsèque à l’œuvre militante est néanmoins demeurée dans l’esprit de nos contemporains. Effectivement, le militant est celui qui est fidèle à une cause et qui combat pour elle, d’une manière ou d’une autre.

Le militantisme identitaire est un type de militantisme. Cette catégorie spécifique implique que l’acteur s’identifie à la cause qu’il défend, à son idéologie, à ses symboles ou à ses auteurs classiques. Du coup, le projet pour lequel un individu milite n’est plus perçu comme quelque chose d’extérieur à soi, mais plutôt en tant qu’aspect constitutif de son identité propre. Ainsi, un élément étranger (du latin alienus) à soi s’immisce au sein de la subjectivité du militant, sous une apparence d’authenticité. C’est pour cette raison que nous affirmons que la condition de possibilité du militantisme identitaire consiste en l’aliénation.

 

Aliénation

L’aliénation est un concept central du marxisme. Marx expose son concept dans ses œuvres de jeunesse, notamment dans les Manuscrits de 1844. Dans la section sur le Travail aliéné, le sociologue allemand présente les trois principales formes de l’aliénation salariale : être dépossédé du fruit de son travail, ne pas être maître dans la manière de produire et, le plus important, l’aliénation de son humanité. En effet, considérant que le travail est ce qui caractérise l’homme générique dans les individus particuliers, le salariat aliène l’homme de son humanité. Pourtant, le concept d’aliénation ne se limite pas uniquement au monde du travail. D’ailleurs, Marx lui-même effectue une comparaison avec la religion pour expliciter son concept :

Toutes ces conséquences se trouvent dans cette détermination : l’ouvrier est à l’égard du produit de son travail dans le même rapport qu’à l’égard d’un objet étranger. Car ceci est évident par hypothèse : plus l’ouvrier s’extériorise dans son travail, plus le monde étranger, objectif, qu’il crée en face de lui, devient puissant, plus il s’appauvrit lui-même et plus son monde intérieur devient pauvre, moins il possède en propre. Il en va de même de la religion.  Plus l’homme met de choses en Dieu, moins il en garde en lui-même. L’ouvrier met sa vie dans l’objet.  Mais alors celle-ci ne lui appartient plus, elle appartient à l’objet. (Marx 1972 [1844], XXXII.57)

Ce passage très connu et hautement commenté dans les milieux marxistes, et encore davantage avec les écoles néo-marxistes ou marxiennes, amène plusieurs notions intéressantes au concept qui nous intéresse. L’opposition entre le monde intérieur et le monde extérieur peut être maintenue, mais en l’impliquant au niveau de l’identité du sujet. En effet, l’identification peut être représentée comme le surinvestissement d’un élément étranger à soi et, parallèlement à ce surinvestissement, en résulte un appauvrissement de sa nature authentique. Ainsi, comme Marx l’affirme concernant l’objet du travail, il est possible de stipuler que plus le sociétaire confère de l’importance à l’idéologie, en l’incorporant dans son être propre, plus il se vide de son ipséité, plus il s’identifie à un cadre objectif et extérieur, bref, plus il se conforme.

 

Mai 68

En milieu militant et universitaire, Mai 68 joue d’une certaine manière le rôle d’un mythe moderne. On y retrouve ses idoles (Daniel Cohn-Bendit, ex-anarcho-trotskyste aujourd’hui réformé en parlementaire de l’UE), Satan et ses cerbères (De Gaulles et les CRS), ses écrits presque sacrés (Éros et civilisation d’Herbert Marcuse publié en 1955), ses artistes qui en chantent la nostalgie (Renaud et L’Hexagone), mais surtout, son image idyllique dans l’esprit de nombreux militants identitaires. La fonction du mythe (muthos), que l’on oppose traditionnellement au discours rationnel (logos), est de présenter la partie pour le tout. Cela a pour effet, entre autres, de figer la représentation du réel dans une vision totalisante, en plus de rendre impossible toute pensée dialectique de l’histoire. Guy Debord, autre représentant de Mai 68, présente magnifiquement cela dans son ouvrage classique La société du spectacle, publié l’année précédant (1967) les événements en question : « L’idéologie, […] despotisme du fragment qui s’impose comme pseudo-savoir d’un tout figé, vision totalitaire, est maintenant accomplie dans le spectacle immobilisé de la non-histoire. » (Debord 1992 [1967], 129)

C’est justement ce qui s’est produit avec Mai 68, lorsque l’événement, par sa mise en spectacle, devient idéologie. D’abord, le spectacle en vient à englober totalement les faits réels, voire même devenir plus réel que ces derniers. Par exemple, on oublie trop souvent que Mai 68 n’était pas à la base un conflit étudiant, mais plutôt la plus grande grève ouvrière de l’histoire de la France. Michéa parle de deux Mai 68, aussi différents dans leurs formes que dans leurs fonds :

[D]’un côté un Mai 68 étudiant, qui constituait la partie visible de l’iceberg, et de l’autre un Mai 68 populaire – rassemblant avant tout des ouvriers, des paysans et des employés […] – d’une ampleur et d’une puissance incomparablement supérieurs (la plus grande grève populaire de l’histoire de France). Or l’origine, la nature et les projets politiques respectifs de ces deux Mai 68 n’ont, pour l’essentiel, jamais réellement coïncidé. (Michéa 2008, 128)

Au sein même du mouvement de Mai 68, nous retrouvons des acteurs ayant perçu le danger d’une récupération par l’avant-garde étudiante et le spectacle médiatique. Un lien direct est établi entre le militantisme identitaire et le milieu universitaire. Dans un pamphlet rédigé en 1972 par l’Organisation des jeunes travailleurs révolutionnaires (OJTR) et titré Le militantisme, stade suprême de l’aliénation, nous retrouvons une analyse judicieuse du phénomène de récupération estudiantine de la révolte populaire. D’abord, ce qui est critiqué consiste au fait que, contrairement à l’ouvrier, l’étudiant à quelque chose à défendre, en l’occurrence son rôle identitaire : « En se politisant, le militant est à la recherche d’un rôle qui le mette au-dessus de la masse. Que ce au-dessus prenne des allures d’avant-gardisme ou d’éducationnisme ne change rien à l’affaire. Il n’est déjà plus le prolétaire qui n’a rien d’autre à perdre que ses illusions ; il a un rôle à défendre. » (OJTR 2010 [1972], 8)

En effet, lorsqu’une révolte populaire survient, nous sommes en droit de penser que les premiers intéressés ne sont pas les universitaires, souvent issus de la bourgeoisie aisée, mais d’abord les travailleurs eux-mêmes. Qu’est-ce qui incite ainsi les militants universitaires à s’identifier au mouvement de révolte ? L’OJTR affirme que c’est d’abord pour conférer un sens à leur réalité que l’étudiant devient un militant : « En militant, il donne du poids à son existence, sa vie retrouve un sens. Mais ce sens, il ne le trouve pas en lui-même dans la réalité de sa subjectivité, mais dans la soumission à des nécessités extérieures. » (Ibid.) Mais encore, selon l’OJTR, l’aliénation du militant identitaire vient du fait qu’il défend un rôle social créé de toute pièce, soutenu par une mission (du latin missio, c’est-à-dire « envoyé » au nominatif, lui-même dérivé du grec ancien apostolos, d’où l’on a tiré apôtre en français). Or, cette mission est justement basée sur l’illusion que le militant identitaire a pour vocation la transformation du monde :

Le militantisme gauchiste touche essentiellement des catégories sociales en voie de prolétarisation accélérée (lycéens, étudiants, enseignants, personnels socio-éducatifs…) […] L’ouvrier est beaucoup moins complice de son rôle social que l’étudiant ou l’éducateur. Ils retrouvent dans le militantisme une importance personnelle que la dégradation de leur position sociale leur refusait. Se dire révolutionnaire, s’occuper de la transformation de l’ensemble de la société, permet de faire l’économie de la transformation de sa propre condition et de ses illusions personnelles. (Ibid. 9)

Pourquoi est-ce justement le Mai 68 des étudiants qui s’est imposé, pour finalement se cristalliser dans le mythe moderne que l’on connaît aujourd’hui ? La thèse la plus intéressante permettant de répondre à cette question de fond vient d’un marxiste français nommé Michel Clouscard. Ce dernier est reconnu pour avoir critiqué sévèrement la mutation de la gauche traditionnelle vers un libéralisme libertaire, se ralliant à l’économie de marché et transformant le terrain de lutte autour de questions d’ordre sociétal, c’est-à-dire des objectifs principalement identitaires (lutte sexuelle, reconnaissance des minorités ethniques ou religieuses, etc.)

Concernant le tournant de Mai 68, Clouscard affirme que, loin de représenter une forme progressive d’émancipation, la monopolisation du discours par l’avant-garde estudiantine représente une simple révolte de la nouvelle bourgeoisie pseudo-contestataire, contre la vieille bourgeoisie puritaine, dont le but effectif était d’étendre le marché capitaliste, auparavant limité par la morale bourgeoise. Autrement dit, la mutation de la gauche militante à partir de Mai 68 relève davantage d’une usurpation par la petite-bourgeoisie oisive, contre la classe productive et réellement révolutionnaire. À partir de ce moment, la conscience révolutionnaire ne se détermine plus par son statut de producteur non propriétaire de ses moyens de production, mais plutôt par son mode de consommation, liant ainsi ethos révolutionnaire et modes identitaires consuméristes. D’où la critique de Clouscard envers la deleuzophrénie et de sa mise au pinacle du désir comme force émancipatrice :

Aussi, le modèle de la nouvelle consommation sera l’émancipation par la transgression. […] Consommer, c’est s’émanciper, transgresser c’est être libre ! jouir c’est être révolutionnaire !!! […] Politiquement, [le néocapitalisme] a dévié l’élan révolutionnaire d’une certaine jeunesse des diversions et identifié mode et révolution. (Clouscard 1973, 55-61)

 

Pathologie caractérielle d’identification instrumentale

Cette pseudo-marginalité tient au fait qu’elle accomplit de manière achevée le projet identitaire en lui-même, c’est-à-dire une attitude d’absence de distance vis-à-vis de son objet, ou, de manière plus recherchée, elle manifeste ce que l’on peut nommer une pathologie caractérielle d’identification instrumentale (PCII). Loin d’être bénigne, cette pathologie représente une des causes principales de la stérilité radicale des sciences sociales depuis au moins trois décennies et constitue la funeste déception en son sein. Prenons donc le temps de bien comprendre en quoi consiste ce « symptôme ».

D’abord, il touche à l’instrument. L’instrument du penseur est son cadre théorique. Ainsi, la théorie est au sociologue ce que le microscope est au microbiologiste par exemple. L’instrument, par définition, n’est pas un but en lui-même, mais un moyen. Dans le cas des sciences humaines, la théorie est donc un moyen lui permettant de saisir son objet, en l’occurrence, l’homme ou la société. Pourtant, avec le processus d’identification à son instrument, le rapport épistémique classique S-I-O (S=sujet ; I=instrument ; O=objet) est en quelque sorte inversé et devient I-O-S. Autrement dit, l’instrument remplace le sujet (par identification avec celui-ci), l’objet sert de médiation (servant au renforcement identitaire) et le sujet devient la finalité (la consolidation identitaire du sujet). De manière plus claire, le cadre théorique acquiert le rôle actif (par exemple, c’est le marxiste en moi qui parle), la réalité objective sert de médiation (devient un moyen et non plus une fin en soi) et l’objectif central du processus devient la validation de son propre statut identitaire, c’est-à-dire la confirmation de ses présupposés, ceux-ci étant justement le référant identitaire servant de point de départ comme suite au « remplacement » du sujet par l’instrument (le cadre théorique).

C’est ce processus qui réduit le chercheur à un simple idéologue. Mais encore, au lieu de chercher à limiter au possible ce phénomène sclérosant, l’épistémologie dominante, en l’occurrence le relativisme, stipule qu’il ne peut en aller autrement, c’est-à-dire que l’objectivité pure est impossible (ce qui est nécessairement vrai), donc que toute idéologie est bonne et qu’il importe simplement d’afficher ses présupposés (ce qui est aberrant). Or, cela est pure rhétorique ! Il s’agit de la stratégie sophistique que l’on nomme justement « l’homme de paille », c’est-à-dire le moyen par lequel on présente la limite d’une théorie (ici l’objectivité), pour ainsi prouver qu’elle n’est pas « absolument » possible, c’est-à-dire parfaite, pour ensuite invalider son entièreté et, par le fait même, imposer son contraire de manière radicale (ici le subjectivisme). Pourtant, l’imperfection d’une démarche n’est pas un argument suffisant pour son rejet complet.

Si l’on poursuit le déchiffrage du symptôme du PCII, nous voyons qu’il touche l’aspect caractériel. Nous désignons par-là que c’est l’élément irrationnel de l’homme qui est atteint. Le caractère est ce qui apparaît immuable (alors que tout sociologue sait qu’il est en grande partie façonné par le contexte et la biographie de l’acteur) et qui tend à développer des mécanismes de défense lorsque ce dernier se sent attaqué. Finalement, lorsque nous parlons d’une pathologie, nous entendons par cela principalement son aspect passif (pathologie vient du grec ancien pathos, d’où l’on a tiré en français bien sûr passion, mais aussi passif). Cette passivité rend parfaitement bien l’essence du phénomène de renversement exposé plus haut (I-O-S), qui est justement le remplacement du sujet connaissant actif par l’instrument et la disposition du sujet comme finalité du processus en tant qu’élément dorénavant passif du système. De cette manière, il nous est possible d’affirmer que l’idéologie, poussée à son aboutissement extrême, se réduit à une pure identité normative, neutralise toute capacité cognitive et constitue la base de l’illusion d’une saisie adéquate de la réalité, de par les décharges émotives qu’elle instille chez l’idéologue ; elle est ainsi l’antithèse radicale de la pensée politique éclairée, juste et féconde.

Mais encore, cette PCII, d’où résulte la subjectivisation de l’instrument (en tant qu’idéologue comme point de départ actif) et l’objectivisation du sujet (comme identité renforcée par l’idéologie au terme passif), en plus de sa résultante funeste lui étant inhérente que nous venons d’exposer, rend de plus infécond tout dialogue rationnel entre les sociétaires. Effectivement, les acteurs ne traitent plus de phénomènes extérieurs entre eux, par l’entremise d’instruments d’analyse, mais plutôt des conditions de leur subjectivité propre. Inutile d’ajouter que cette identification aux outils méthodologiques (lorsque la théorie devient une doctrine identitaire) rend obsolète tout discours rationnel en nivelant le débat autour des simples techniques de renforcement et de consolidation identitaire, par la surenchère de mécanismes de défense irrationnels, créant littéralement un éclatement du dialogue au profit d’une sempiternelle lutte émotivo-identitaire, aussi absurde que superficielle…

 

Conscience réifiée

Nous avons vu qu’une des caractéristiques de l’idéologue est d’appauvrir le discours rationnel au profit d’un mythe parcellaire faisant office d’explication totalisante du réel. Une des raisons avancées pour expliquer ce phénomène vient du sociologue français Joseph Gabel, dans l’éclairant texte Fausse conscience, publié en 1962. Ce livre va d’ailleurs inspiré Debord qui fait mention de l’auteur à l’aphorisme 221 de son ouvrage La société du spectacle. Gabel est un marxiste non-orthodoxe et fortement influencé par Karl Mannheim. La thèse de son œuvre est que la structure cognitive de l’idéologue est similaire à celle du schizophrène, sur les bases communes de l’appréhension antidialectique du réel, de la spatialisation de durée, de l’illusion de la totalité, du fétichisme identitaire et de la réification de la conscience. Ces deux derniers aspects nous intéresseront particulièrement.

Le militant identitaire a souvent tendance à s’entourer d’autres militants répondants aux mêmes critères identitaires. Ce grégarisme, que l’on retrouve dans tout environnement social ordinaire, a pour effet de catalyser les mécanismes de consolidation des repères symboliques et des subjectivités normées. C’est ce que nous pouvons nommer la réification de la conscience (le préfixe vient du latin res, désignant chose), c’est-à-dire la chosification de la conscience. Ce concept est emprunté au marxiste Lukacs, mais Gabel l’entend dans un sens bien particulier. En effet, selon l’auteur, le phénomène de la réification de la conscience touche précisément l’idéologue au terme du processus identificatoire. La chosification de la conscience s’effectue lorsqu’une pensée abstraite prend la forme d’une chose objective. Cela a pour effet de figer les interprétations du réel en catégories fixes et immuables, considérées de manière transhistorique et dichotomique.

L’identification à outrance a pour effet principal de diviser le monde de manière dualiste. L’importance de la distinction entre la gauche et la droite est un exemple de ce symptôme dichotomisant dans les milieux militants. Gabel explique en partie le phénomène à travers l’idée de sociocentrisme et son concept de relation privilégiée. L’idéologue, ou le militant identitaire, a tendance à s’entourer d’individus dont la subjectivité est construite autour des mêmes critères normatifs, dans le but de consolider ses propres schèmes de pensée (par l’effet du miroir intersubjectif), tout en rejetant hors de son horizon de socialisation potentielle les structurations cognitives dissonantes : « De plus, la primauté artificielle (hétéronomique) de la relation privilégiée entraîne obligatoirement une scotomisation des relations non privilégiées et aussi une des données historiques ; il en résulte une prépondérance des fonctions identificatrices non dialectiques avec dissociation des totalités et saisie anhistorique, spatialisante du réel. » (Gabel 1962, 77)

 

Double ignorance

Finalement, si le militantisme identitaire représente une forme particulière d’aliénation, en plus de tendre à scotomiser la dissonance normative, rendant ainsi tout dialogue hétéronome impossible (ou lourdement handicapé), en plus de tendre à réifier la conscience du sujet au terme du processus identificatoire, la plus funeste conséquence de ce phénomène consiste en la double ignorance. Ce concept est d’origine socratique et se retrouve dans les textes de Platon à quelques reprises au sein des 44 dialogues de ce dernier. La double ignorance consiste simplement au fait d’ignorer que l’on ignore :

(Socrate) Qui sont donc les ignorants ?  Certes pas ceux qui savent. (Alcibiade) Assurément pas. (Socrate) Puisque ce ne sont ni ceux qui savent, ni ceux des ignorants qui savent qu’ils ne savent pas, que reste-t-il d’autre sinon ceux qui croient savoir ce qu’ils ne savent pas ?  (Alcibiade) Ce sont ceux-là. (Socrate) C’est cette ignorance qui est la cause de ce qui est mal, c’est elle qui est répréhensible ? (Alcibiade) Oui. (Platon 2000, 117d-118a)

Ce jeu dialectique est tout sauf bénin. En fait, c’est l’ensemble de l’épistémologie socratique, ainsi que le projet de la philosophie antique, qui tient sur cette notion. En effet, le socratisme n’est pas un positivisme. Au contraire, Socrate n’a aucune prétention à détenir la vérité, c’est d’ailleurs ce qui le distingue, en partie, des sophistes. C’est le principe de l’humilité socratique : « Je suis plus sage que cet homme-là. Il se peut qu’aucun de nous deux ne sache rien de beau ni de bon ; mais lui croit savoir quelque chose, alors qu’il ne sait rien, tandis que moi, si je ne sais pas, je ne crois pas non plus savoir. Il me semble que je sois un peu plus sage que lui par le fait même que ce que je ne sais pas, je ne pense pas non plus le savoir. » (Platon 1965, 21d)

Du coup, le but de la philosophie socratique n’est pas d’abord de décrire positivement les choses, mais bien plutôt de rompre avec la prétention de la détention du savoir. L’explication amenée par Platon est ici d’une logique implacable. Contrairement aux sophistes (le terme vient de sophia, sagesse), les philosophes ne sont pas sages eux-mêmes, mais aspirent à la sagesse. Cette nuance est fondamentale, car cette aspiration à la sagesse implique d’abord de la désirer, comme l’étymologie du mot philosophe l’indique, venant du grec ancien philein (aimer) et sophia (sagesse). Or, tout désir est désir de quelque chose que l’on manque : « Cet homme donc, comme tous ceux qui désirent, désire ce qui n’est pas actuel ni présent ; ce qu’on a pas, ce qu’on est pas, ce dont on manque, voilà les objets du désir et de l’amour. » (Platon 1964, 200d) Donc, pour pouvoir désirer la sagesse, et ainsi devenir un amoureux de la sagesse, il faut d’abord reconnaître son ignorance :

Aucun des dieux ne philosophe ni ne désire devenir savant, car il l’est ; et, en général, si l’on est savant, on ne philosophe pas ; les ignorants non plus ne philosophent pas et ne désirent pas devenir savants ; car l’ignorance a précisément ceci de fâcheux que, n’ayant ni beauté, ni bonté, ni science, on s’en croit suffisamment pourvu. Or, quand on ne croit pas manquer de quelque chose, on ne la désire pas. (Ibid. 204a)

Pourtant, force est de croire que cet aveu d’ignorance n’est pas l’ethos typique du militant identitaire ! En fait, la condition de possibilité du militantisme est justement de prétendre au savoir. Sans une appréhension du devoir-être, le militant ne pourrait militer. Plus encore, celui qui veut transformer le monde d’une manière ou d’une autre, prétend doublement au savoir. D’abord en amont, car pour critiquer l’actuel, il faut d’abord le connaître. Puis en aval, prétendant savoir le mieux qui devrait être, pour remplacer l’actuel déficient.

Le principal problème qu’amène la double ignorance est son imperméabilité aux contradictions dans sa lecture du monde. D’où l’idée d’une scotomisation systématique des relations dissonantes qu’a théorisée judicieusement Gabel. En fait, nous pourrions parler d’un processus d’aveuglement continu autour des dissonances normatives. La raison permettant d’éclairer ce funeste phénomène consiste au fait que le processus d’identification, réifiant la conscience du même coup, provoque l’illusion chez le sujet que son schème cognitif représente son être propre, son ipséité profonde, sa réalité authentique. Du coup, si les référents identitaires sont attaqués, le sujet subit ces attaques comme si on visait sa propre subjectivité.

Le fait de se fermer aux contradictions inhérentes au monde et se cloîtrer au sein d’un regard dichotomisant, tout en prétendant à une totalité anhistorique, provoque l’atrophie de la fonction dialectique de l’intellect, ainsi qu’un affaiblissement des capacités heuristiques. Le mode survie prend le dessus sur l’étonnement. La priorité n’est plus de s’émerveiller devant le monde, de vouloir l’appréhender et sonder ses mystères, mais devient simplement cette manie à renforcer son identité, à la manifester dans les lieux communs et à chercher des miroirs pour s’y reconnaître… Bref, il nous semble tout à fait juste d’affirmer que le militant, à travers le fétichisme identitaire, est rendu passif en amont, figé en aval et aliéné en son être.

 

Conclusion

Nous avons donc débuté par définir ce qui était entendu par militantisme identitaire. La sévérité de notre propos doit être relativisée et ne pas être prise pour un refus catégorique de toute forme de militantisme, loin de là. En effet, ce qui est critiqué est le fétichisme identificatoire dans le milieu militant, c’est-à-dire la subjectivisation à outrance de la praxis militante. Puis, le concept d’aliénation a été avancé, pour ensuite mener à une considération d’ordre historique avec Mai 68. Il fut alors possible d’expliciter notre concept de la PCII, modeste tentative d’exprimer de manière schématique le processus d’identification du sujet avec son instrument heuristique (cadre théorique). Nous avons poursuivi avec une présentation du concept de réification de la conscience de Gabel, pour finalement conclure sur le principe de la double ignorance et de l’humilité socratique.

Pour conclure, nous devons exprimer la grande limite de notre analyse. Celle-ci consiste au fait que nous tenons pour acquis que le sujet social construit ne représente pas l’alpha et l’oméga de notre être. Autrement dit, notre prémisse est qu’il existe, enfoui sous les masques mondains, une réalité subjective authentique. Cette base axiomatique, sans surdéterminer nos analyses, n’en demeure pas moins une motivation fondamentale dont il nous semble honnête d’exprimer ici. Le sujet socialement construit fonctionne un peu comme un oignon, dont il faut enlever les couches une par une. Ce qu’on y trouve au final pourrait bien surprendre le plus sceptique des hommes : « Nous ne nous connaissons pas nous-mêmes, nous les hommes de la connaissance, et nous sommes nous-mêmes inconnus à nous-mêmes. À cela, il y a une bonne raison : nous ne nous sommes jamais cherchés, – pourquoi faudrait-il qu’un jour nous nous trouvions ? » (Nietzsche 2002, 25)

L’immigrationnisme, une idéologie progressiste ?

 Ainsi que le libre-échange, le libéralisme et la mondialisation, l’immigrationnisme fait partie de ces idéologies contemporaines qui semblent être imperméables à toute critique en amont. Après l’expérience des totalitarismes du XXe siècle, le « monde libre » s’est doté d’une série d’idéologies « gentilles », tellement gentilles qu’elles n’apparaissent plus comme des idéologies critiquables, mais comme le « sens naturel de l’histoire ». Nous appelons ce phénomène un processus de naturalisation des idéologies. Ceux qui remettent en question ces orientations politiques sont, évidemment, des « méchants », voire des fous.

             Ce processus de bipolarisation des idéologies, en plus de manifester un symptôme de régression épistémique, constitue un puissant moteur de légitimation apriorique. En effet, il est possible d’affirmer qu’une importante proportion des soutiens aux idéologies telles que l’immigrationnisme provient simplement de la répulsion instinctive, voire de la « terreur existentielle », qu’éprouve l’individu face à l’éventualité de sombrer dans le camp des défenseurs des idéologies « méchantes ». Autrement dit, nous affirmons que la vaste majorité des soutiens à l’immigrationnisme ne se justifient par rien de plus, rien de moins, que la crainte d’être accusé de racisme.

            Premièrement, nous définirons ce dont on parle, en l’occurrence l’immigrationnisme. Nous tenterons ensuite, dans ce court article, de démontrer que l’immigrationnisme n’est en rien une idéologie progressiste. Nous avancerons cette thèse à partir de trois perspectives : d’abord écologique, puis socialiste et finalement libérale. Nous verrons pourquoi cette idéologie va à l’encontre des deux premières approches et en quoi elle s’avère inhérente à la troisième. Nous terminerons avec une mise en garde d’un type très commun de critique de l’immigration qui est à la fois irrationnel, dénigrant et contre-productif.

 

Définition de l’immigrationnisme

            De tous les temps, il y eut des mouvements de population et il y en aura toujours. Aucun peuple de la Terre n’est intégralement distinct de tous les autres, les mélanges de population sont en effet constitutifs des différents groupements humains. Ainsi, une critique de l’immigrationnisme n’entend pas remettre en question cet état de fait primaire. Lorsque nous parlons « d’immigrationnisme », nous faisons appel à l’idéologie qui établit comme principe fondamental de son agenda politique l’intégration continue et grandissante d’un nombre important d’individus allogènes au sein d’une collectivité donnée. Ce processus se justifie de plusieurs manières, principalement par nécessité du marché (argument de la droite économique) et pour des raisons humanitaires (argument de la gauche sociétale). Nous développerons davantage sur ces thématiques tout au long de l’article.

Immigrationnisme et écologisme

            Le lien entre ces deux idéologies peut sembler de prime abord quelque peu surprenant. Or, il ne l’est pas de manière fondamentale, mais simplement parce que la majorité (pas tous néanmoins) des écologistes contemporains, du moins ceux qui ont le droit de parole, sont pour l’immigrationnisme. De plus, il existe aussi une raison anthropologique : la nature de l’homme est rarement considérée comme objet d’analyse lorsque l’on entreprend une démarche de type écologie. En effet, la tendance est de centrer l’attention sur les effets néfastes apportés par l’homme (ce qui est, d’ailleurs, tout à fait pertinent). Toutefois, l’homme n’a pas seulement des effets, mais aussi des « causes ». Une des principales est justement sa relation symbiotique avec son écosystème.

            Le terme écologie, qui vient de deux mots grecs : οἶκος (oikos) et λόγος (logos). L’oikos signifie maison, domaine ou, mieux ici, habitat, tandis que le logos veut évidemment dire science ou discours rationnel. Ainsi, l’écologie est la science de l’habitat. Or, l’habitat touche bien entendu les conditions d’existence de l’homme. Des centaines de milliers d’années d’évolution ont laissé des traces adaptatives au sein des différents groupes humains. Les grands mouvements de population, comme ceux que nous vivons aujourd’hui, ont pour effets délétères de déplacer des groupes humains qui ne sont pas adaptés aux nouvelles régions d’accueil (concernant par exemple la capacité d’absorption de la vitamine D, l’épaisseur de la peau pour le rejet des toxines relativement au climat, la résistance microbienne, etc.). Ces effets ne sont pas tellement visibles en ce moment, d’abord parce qu’ils sont ensevelis sous les jeux d’intérêts, les déceptions médiatiques, les combats idéologiques et les positionnements moraux, mais, surtout, parce que notre civilisation pharmaceutique permet aisément de ne pas ressentir l’affaiblissement biologique de l’espèce humaine dû aux grands mouvements de populations.

            Un autre élément central de l’écologisme concerne la diversité biologique. Effectivement, la diversité du vivant possède un nombre incalculable d’avantages et personne de sérieux ne remet en question son importance. Or, lorsque l’on traite de l’humain, malgré l’accent mis sur la notion de « diversité » par la propagande du système, on réalise assez tôt que c’est plutôt « l’idéologie du même » (Alain de Benoist) qui est valorisée chez nombre de nos contemporains, c’est-à-dire la volonté d’effritement des différences entre les hommes, que celles-ci touchent les classes sociales, les sexes, les religions, les ethnies, etc. Nous avons déjà proposé ailleurs que cette idéologie du même se fonde sur « la religion de l’argent » (Georg Simmel), considérant que la nature de l’argent est justement l’élimination des différences qualitatives pour rendre toute valeur quantifiable ; nous n’y reviendrons pas. Ainsi, l’immigrationnisme use de l’outil rhétorique très commun qu’est le « double langage » (George Orwell) en vantant la « diversité » pour justifier la société multiculturelle, alors que, de facto, c’est bien l’harassement des différences entre les groupements humains qui constitue le cœur du processus du « melting pot » sur le moyen et long terme.

            Finalement, une notion fondamentale de l’écologisme concerne l’enracinement. Outre la métaphore très adaptée à son paradigme, l’enracinement s’avère absolument bénéfique au niveau de la société humaine. En effet, tous les sociologues sérieux (déjà chez Max Weber) ont noté la corrélation qui existait entre « déracinement culturel » et « comportements asociaux ». D’ailleurs, comme c’est souvent le cas, une interprétation sociologique des événements permet d’éviter la simplification méthodologique et le réductionnisme racial. On peut ainsi comprendre un nombre important de statistiques touchant, par exemple, la criminalité anormalement élevée chez les individus issus de l’immigration récente et le phénomène du déracinement (tout en évitant de tout réduire aux conditions économiques comme chez les sociologues marxisants). Autrement dit, le déracinement des populations inhiberait le sentiment d’identification à la collectivité et aurait pour résultat une tendance aux comportements asociaux, tout en favorisant le communautarisme et l’égoïsme. Nous verrons dans la section sur le libéralisme que cette « coupure » entre l’homme et son territoire est intrinsèquement liée à cette idéologie désincarnée.

 

Immigrationnisme et socialisme

            Le socialisme peut s’entendre d’une multitude de façons, dépendamment des époques, des lieux et des allégeances politiques de leurs adhérents. Cette idéologie n’est pas nécessairement de « gauche ». Nous traiterons donc du socialisme au sens large ici. D’abord, il faut clairement distinguer le socialisme du gauchisme. Le gauchisme est une idéologie libéralo-libertaire à tendance petite-bourgeoisie urbaine qui se développe à partir des années 60, mais qui s’hégémonise dans les années 80 (autour, notamment, de Trudeau 1er au Canada et de Mitterand en France), que l’on pourrait généraliser sous le terme de gauche sociétale. Celle-ci, aussi appelée gauche identitaire, se distinct principalement du socialisme par l’acteur qui représente son agent révolutionnaire. Le gauchisme s’intéresse aux minorités diverses (religieuses, ethniques, sexuelles, etc.), tandis que le socialisme défend les intérêts des travailleurs et des familles. C’est donc sur ces bases que nous envisagerons la relation entre le socialisme et l’immigrationnisme.

            Le socialisme implique normalement un État interventionniste. La forme que prend celui-ci au Québec dans les années 60 est l’État providence. L’État providence est une doctrine économico-politique d’un régime étatique qui fonctionne par des ponctions diverses sur la population (taxes, impôts directs ou indirects, etc.), dans le but de redistribuer sous forme de services, de subventions ou d’aides directes, en privilégiant les franges précaires de la société. L’État subventionnaire se développe dans les années d’après-guerre en Occident, jusqu’à la fin des années 70. Cette période est marquée par un niveau de croissance élevé (les Trente Glorieuses – 1945 à 1973) et un boom démographique (le baby-boomer). Ces notions, quoiqu’assez triviales, sont indispensables pour comprendre l’émergence de cette doctrine étatique. Un autre élément important, d’ordre idéologique, est l’existence de l’URSS. À partir des années 80, le contexte change radicalement : la croissance économique en Occident stagne, la population est vieillissante et l’URSS implose.

            C’est au sein de ce contexte, dont nous venons de brosser les traits grossiers, que le néolibéralisme émerge. Cette idéologie de droite économique est fondamentalement antisocialiste et entend détruire l’État providence par le démantèlement progressif de l’État et la privatisation des services publics. Or, pourquoi tant de néolibéraux vantent donc les mérites de l’immigrationnisme ? L’argument économique principal pour justifier la nécessité de l’immigration massive est le manque de population active. En effet, puisque nous ne faisons pas assez d’enfants, il faut en importer d’ailleurs pour qu’ils paient les retraites de nos aînés. Or, le problème est qu’une proportion non négligeable de nouveaux arrivants bénéficieront eux-mêmes largement des subventions étatiques (ce qui est, d’ailleurs, tout à fait normal compte tenu des difficultés d’intégration lors des premières années), augmentant ainsi la charge fiscale de l’État au lieu de la diminuer. Les généreuses prestations étatiques sont évidemment une des motivations principales poussant plusieurs immigrants économiques à quitter leur pays vers les pays occidentaux (ainsi que le potentiel d’un meilleur salaire, surtout chez la minorité des travailleurs qualifiés).

            Une question se pose alors : Pourquoi les gens qui désirent voir l’élimination de l’État providence proposeraient-ils une solution pour, supposément, assurer sa subsistance ? Cette contradiction apparente est le fruit d’un double langage. Nous proposons que la connivence idéologique entre néolibéralisme et immigrationnisme tienne au fait que l’immigration massive constitue un instrument idéal de pourrissement de l’État providence. En effet, la droite économique n’entend pas transformer la société par des actes révolutionnaires et des ruptures historiques, sa stratégie s’établit plutôt dans la durée en utilisant, non des moyens radicaux et révolutionnaires, mais bien des tactiques de pourrissement insidieux, tout en instrumentalisant ses « adversaires » pour parachever ses objectifs.

L’immigrationnisme est un outil politique offrant plusieurs avantages pour les tenants du néolibéralisme. D’abord, il est difficile, voire impossible, de critiquer l’immigrationnisme comme mesure de « pourrissement » de l’État providence (à moins d’être fortement emprunt d’intempestivité). De plus, la droite économique sait bien qu’elle bénéficiera d’un large soutien de la gauche sociétale pour légitimer son projet, notamment en vilipendant les adversaires en les traitant de racistes. Finalement, et c’est probablement le plus important, ce phénomène connaîtra une telle ampleur que le débat se décentrera des questions économiques fondamentales pour se diriger vers des éléments de plus en plus périphériques, liés aux identités, à la tolérance, à la diversité et autres tergiversations non proprement politiques. Mutatis mutandis, l’élite pourra poursuivre tranquillement son agenda d’annihilation de l’État providence, dernier rempart d’un esprit socialiste véritable en Occident, pendant que les gueux se déchirent entre eux autour de questions fortement chargées émotivement, hors du champ authentiquement politique. Finalement, le travail de sape aura pour effet de rendre invivable le modèle de la social-démocratie, l’État ayant été démantelé et mis en faillite par la charge fiscale insoutenable, prenant ainsi l’aspect d’une prophétie auto-réalisatrice chez les idéologues néolibéraux.

            Maintenant, nous pouvons nous demander en quoi une baisse de la main-d’œuvre disponible devrait être considérée comme un problème pour un socialiste. En effet, on comprend bien le problème que cela pose chez la classe patronale : une pénurie de travailleurs augmente ainsi la valeur de la force de travail, puisque la rareté est un des principaux critères de valorisation d’une « marchandise ». Or, en quoi un manque de main-d’œuvre devrait apparaître comme un problème pour un socialiste, argument dont la gauche se sert pourtant pour justifier la nécessité des politiques immigrationnistes ? Cette question est centrale, puisqu’elle constitue le seul argument rationnel légitimant l’immigrationnisme, si l’on met de côté les justifications morales et émotives (qui, soit dit en passant, ne sont pas a priori injustifiées).

            Un des auteurs importants du socialisme est évidemment Karl Marx. Il est intéressant ici de s’arrêter un peu sur ses textes, en particulier Le Capital (1867), et plus précisément la troisième section du chapitre XXIII « La loi générale de l’accumulation capitaliste », dont le sous-titre parle par lui-même : Production progressive d’une surpopulation ou d’une armée industrielle de réserve. Ce texte est absolument intéressant, puisque son contenu offre une rarissime démonstration qu’une critique rationnelle, scientifique et non idéologique de l’immigration est possible. Voici quelques passages choisis au sein de cette section de l’ouvrage :

La quantité de force de travail disponible que fournit l’accroissement naturel de la population ne suffit en aucun cas à la production capitaliste. Il lui faut, pour jouer librement et à plein, une armée industrielle de réserve indépendante de cette limitation naturelle. […] La condamnation d’une partie de la classe ouvrière à une oisiveté forcée par le surcroît de travail de l’autre, et inversement, devient un moyen d’enrichissement du capitaliste individuel, en même temps qu’elle accélère la production d’une armée industrielle de réserve […]. L’armée industrielle de réserve exerce une pression sur l’armée ouvrière active pendant les périodes de stagnation et de prospérité moyenne et tient en bride ses exigences pendant la période de surproduction et de paroxysme. […] le degré d’intensité de la concurrence qu’ils (scil. les travailleurs) se font entre eux dépend lui-même entièrement de la pression exercée par la surpopulation relative ; dès qu’ils essaient d’organiser, par des trade-unions par exemple, une action planifiée et commune aux travailleurs occupés et aux travailleurs inoccupés, pour briser ou affaiblir les conséquences funestes sur leur classe de cette loi naturelle de la production capitaliste, aussitôt le capitaliste et le sycophante de l’économie politique crient à la violation de la loi « éternelle » et en quelque sorte « sacrée » de l’offre et de la demande.

Nous pourrions ajouter la « loi éternelle » contemporaine de « l’ouverture à l’autre », chère aux élites politiques pétries de multiculturalisme, officiellement par hauteur morale, officieusement par intérêt de classe.

            Nous terminerons sur le thème du socialisme par un dernier point. Un socialisme authentique ne devrait pas se limiter aux intérêts des travailleurs nationaux, mais adopter plutôt une approche internationaliste de la question ouvrière. En effet, nous pourrions avancer l’idée que, par solidarité, les travailleurs des pays riches devraient accepter la concurrence de ceux de pays pauvres, puisque rien ne justifie que les privilèges des pays septentrionaux soient réservés aux couches populaires des peuples d’origine nordique. Ce phénomène apparemment juste recèle néanmoins de nombreuses dysfonctions latentes. Effectivement, si l’on met de côté les réfugiés politiques, la vaste majorité des immigrants sont des migrants économiques, en majorité masculine, entre 20 et 35 ans. De plus, un nombre considérable de ces jeunes gens sont hautement qualifiés et quittent leur pays principalement par opportunité économique (obtenir un meilleur salaire). Or, ce phénomène, habituellement nommé « fuite des cerveaux », est absolument funeste pour les pays d’origine, qui, après avoir souvent financé l’éducation supérieure de leur jeune élite, voient celle-ci quitter le pays, ainsi aliéné du fruit de son travail de formation. Ainsi, la solidarité ouvrière internationale devrait plutôt rejeter l’immigrationnisme pour être cohérente avec elle, dans sa lutte globale contre les intérêts du patronat, considérant que l’idéologie immigrationniste est intrinsèque au libéralisme le plus corrosif.

Immigrationnisme et libéralisme

             Nous allons maintenant démontrer que l’immigrationnisme est une idéologie développée par et pour l’avancement de l’hégémonie libérale du monde. D’abord, la pensée libérale se base sur la notion de liberté individuelle, liberté des modernes (Benjamin Constant) ou liberté négative. Nous présentons cette liberté comme « négative », non dans le sens moral, mais bien en ce qu’elle se manifeste comme absence de contrainte (opposée à la liberté positive, liberté des Anciens, acquise à travers les institutions collectives par une contrainte relative). Cette liberté est considérée innée et inaliénable.

            La liberté négative du libéralisme est ainsi juridique et non politique. En fait, le politique est l’ennemi de la liberté au sens libéral, puisque le modus operandi du politique est justement la contrainte. C’est d’ailleurs principalement pour cette raison, de nature éminemment philosophique, que l’ère libérale dans la laquelle nous nous trouvons vante tant les Droits de l’homme et dénigre si virulemment l’État nation. La lutte acharnée de la Charte contre la Constitution est tout à fait compréhensible lorsque l’on saisit les fondements philosophiques du libéralisme. L’immigrationnisme incarne à la perfection ce glissement du politique vers le juridique, ou ce que nous appelons la « judiciarisation du politique ». C’est au nom des Droits de l’homme que l’on justifie cette idéologie.

            Une des implications de cette judiciarisation du politique est la désincarnation du sujet humain. Contrairement au sujet politique, toujours incarné dans une communauté charnelle, le sujet juridique est, quant à lui, absolument immatériel. En effet, le sujet juridique est par nature universel, il n’a donc pas d’ancrage particulier. Bien que nous ayons tendance à considérer le libéralisme comme une doctrine pragmatique, réaliste et matérialisme, rien n’est en fait plus éloigné de la réalité. Le libéralisme est bien plutôt une idéologie idéaliste et universaliste. C’est d’ailleurs sa nature foncièrement impérialiste qui l’impose. Pour appliquer un mode de pensée sur l’ensemble de la Terre, il importe de faire fi des différences, que celles-ci soient culturelles, nationales, territoriales ou autres.

            On perçoit bien cette conception anthropologique avec le terme très à la mode de migrant. Normalement, un individu en chair et en os quitte un pays (il émigre) pour se rendre dans un autre pays (il immigre). Ainsi, selon la perspective, un humain est un émigrant et un immigrant, jamais un simple migrant. La notion idéologique de migrant atteste le caractère désincarné de la conception libérale de l’être humain. Or, en désincarnant l’homme, on le dépouille de sa chair, de son identité et de tout ce qui fait de lui un être singulier et il n’en reste plus qu’un atome parmi d’autre, en l’occurrence, une simple marchandise du capital.

            Le fondement du libéralisme, et c’est là que la connivence avec l’immigrationnisme est la plus manifeste, est bien entendu le libre-échange. Celui-ci touche trois choses principalement : les marchandises, le capital et la force de travail (les « migrants »). Le capital se valorise par l’exploitation du travail humain et rien ne doit interférer dans les processus de ponction, pour transformer la chair, la sueur et le sang en plus-value. Les zones de concentration du capital opèrent par un processus centripète pour attirer la force de travail, puisque c’est seulement lorsqu’une « armée industrielle de réserve » importante est présente que les salaires peuvent demeurer au plancher, condition essentielle de la valorisation optimale du grand capital.

            Le multiculturalisme est donc totalement inhérent au processus d’hégémonie libérale du monde. Ce n’est pas une question morale, mais bien une question d’intérêt de classe. Bref, l’immigrationnisme est directement lié à l’idéologie libérale par sa nature juridique antipolitique, son idéalisme désincarné, ainsi que son fétichisme de la marchandise. Loin d’être une idéologie progressiste, l’immigrationnisme est un instrument du capital fait pour broyer les peuples dans la grande meule du marché mondialisé.

Mea culpa

            Nous sommes conscients des risques d’une telle publication. Le sujet est, malheureusement, très tabou et difficilement traitable sans sombrer dans l’hystérie, de gauche comme de droite par ailleurs. Or, il faudra un jour ouvrir le dossier de manière calme et sereine. Deux choses sont importantes : 1) Aucun sujet ne doit être mis à l’index en affirmant que le débat est déjà clos avant même de l’avoir ouvert ; 2) Il importe de toujours axer ses critiques sur les causes d’un phénomène et jamais sur les effets. Ce dernier point est central lorsque l’on considère l’immigrationnisme, car toute attaque, réelle ou théorique, sur les effets de cette idéologique sont absolument à proscrire. Le matérialisme historique est ainsi une approche tout à fait rationnelle et la « gauche » actuelle gagnerait à se réapproprier sa méthodologie traditionnelle, plutôt que de se rabaisser au paradigme racialiste qui est à la mode ces temps-ci chez ceux qui critiquent, notamment, le « privilège blanc »…

#2 Muthos et logos L’initiation des héros gréco-romains : Héraclès, Thésée, Psyché, Ulysse, Orphée et Dionysos

          La mythologie grecque recèle de fabuleux récits sur divers personnages, mêlant dieux, démons, titans et héros. Ces mythes, malgré leur apparence parfois déroutante, sont néanmoins le fruit d’une civilisation très sophistiquée et la création d’artistes hors pair. Bien qu’il ne nous reste que quelques parcelles de la myriade authentique, nous nous trouvons ébahis en réalisant que chaque partie du récit mythique des Anciens semble systématiquement renvoyer à d’autres parcelles, comme s’il n’y avait, au fond, qu’une gigantesque fable tissée d’un seul morceau d’étoffe.

            Les grands récits héroïques de la mythologie païenne occidentale semblent parfois posséder certains paradigmes, ou archétypes, faisant ainsi germer une série de questionnements. Nous ne nous intéresserons pas à l’origine des récits ou à leurs relations philologiques avec d’autres textes. L’objet de ce court article est plutôt de capter le sous-bassement sémantique relié à l’initiation existant comme arrière-fond des importantes histoires héroïques. Pour ce faire, nous analyserons les mythes à travers trois grands principes initiatiques : la katabasis (la descente), le démembrement et l’élévation nuptiale. Mais d’abord, conforme à notre saine habitude, demandons-nous simplement : qu’est-ce qu’un héros?

Définition du héros

            L’étymologie du terme héros est simple : elle vient directement de heros en latin, lui-même provenant de hêrôs (ἥρως) en grec. La notion désigne un guerrier hors pair, ou encore, un homme, souvent un demi-dieu, réalisant un exploit exceptionnel et devant être divinisé au terme de ses aventures. La racine indo-européenne semble être her-, qui donna plusieurs mots dénotant un titre de supériorité : héraut (chef d’armée), héraldique (blason), herr en allemand (monsieur), etc.

            Il est intéressant de noter la grande proximité que nous retrouvons en grec ancien entre héros (ἥρως) et éros (ἕρως), où seule la longueur de la première lettre change. Érôs est un dieu grec, en l’occurrence le fils de Vénus-Aphrodite, Cupidon pour les Romains. Son nom veut évidemment dire « Amour ». Nous reviendrons à la fin du texte sur le rôle de l’amour dans la divinisation du héros.

            Le héros exemplaire est sans nul doute Héraclès (Ἡρακλῆς), ou Hercule chez les Romains. Son nom vient de deux mots grecs : Héra (Ἥρα), la femme de Zeus, et kleos (κλέος), la gloire ; le héros archétypal représenterait ainsi « la gloire d’Héra ». Certains philologues affirment qu’il existe un lien entre Héra et héros, au sens étymologique. Nous pourrions aussi établir un rapprochement avec le terme grec pour « sacré » (hieros – ἱερός), qui nous donna en français moderne : hiérarchie, hiéroglyphe, hiérocratie, etc. Toujours est-il, il semble au moins y avoir une récurrence dans la relation dramatique des jalousies des déesses et les épreuves requises des héros, comme nous le verrons au cours de cet article.

Katabasis : le monde souterrain et le labyrinthe

            La katabasis (κατάβασις) est un terme récurrent dans maintes aventures héroïques. Le préfixe kata- désigne « vers le bas », puis basis veut dire marcher ou ce avec quoi on marche, venant du verbe bainô (βαίνω), qui signifie marcher. Ainsi, katabasis désigne le fait de se rendre en bas, de descendre ou de pénétrer les profondeurs. Cette « descente » peut être concrète, comme dans les mythes, ou symbolique, comme dans les rites initiatiques.

            L’épreuve de la katabasis est omniprésente dans les mythes grecs et romains. D’abord, Héraclès, probablement dans le mythe le plus connu, termine ses douze travaux en ramenant Cerbère, le chien à trois têtes qui garde le monde des morts, de chez Hadès. Ulysse, le grand héros ingénieux de la célèbre bataille de Troie, sur le chemin du retour, doit passer par le royaume des morts pour parler au devin Tirésias, sous la recommandation de Circé (Odyssée, XI). De manière similaire chez Ovide, Orphée, le grand poète mythique, tente de ramener sa femme Eurydice de chez Hadès, mais, rongé par l’amour, la regarda avant qu’il ne le pût, pour alors la perdre à nouveau (Métamorphoses, X).

Un autre grand mythe évoque la katabasis, quoique la descente ne vise pas le royaume des morts, mais un labyrinthe. Il s’agit de l’histoire de Thésée et du Minotaure, sur l’île de Crète. Le héros dut descendre dans un labyrinthe pour y combattre un monstre mi-homme, mi-taureau, aidé par le fil d’Ariane pour le retour. Thésée, par la suite, se rendit chez Hadès pour y enlever Perséphone, la fille de Déméter. Même chose pour Psyché, dans le sublime conte de l’auteur latin Apulée (Les Métamorphoses, IV-VI), qui dut aller chercher un peu de beauté à Perséphone chez Hadès pour la ramener à Aphrodite. En effet, cette dernière était jalouse de Psyché, car les mortels désertèrent ses temples pour contempler la belle Psyché. De plus, comble de malheur, son propre fils, Éros (Cupidon), tomba amoureux de celle-ci. C’est d’ailleurs au terme de ses périples, dont l’épreuve ultime concerne justement la descente aux enfers, que Psyché sera divinisée par son mariage avec Éros. Nous reviendrons dans la dernière partie sur cette notion de divinisation, usant de l’image nuptiale.

            Ces quelques exemples représentent les épreuves de katabasis les mieux connus, mais ils sont loin d’être les seuls. Pourquoi cette omniprésence de la descente aux enfers? Pourquoi le labyrinthe, le monstre (Minotaure, Cerbère, etc.) et qu’est-ce que le héros trouve en ces lieux maudits? La descente semble évidemment indiquer une initiation vers son être profond. Si on le désigne comme le royaume des morts, habité par d’atroces créatures, c’est probablement que la vue de cette facette de nous-mêmes peut s’avérer difficile à soutenir. Le monstre que l’on doit vaincre représenterait ainsi notre être malveillant qui corrompt notre être propre, celui qui agit comme une ombre sur notre volonté lumineuse, qui nous limite et, parfois, nous entraîne vers de terribles gouffres moraux, intellectuels ou existentiels. Ce n’est qu’après avoir vaincu cette calamité que le héros peut surgir de son ipséité.

Une version moins psychologique et plus ésotérique de ces récits interprète les combats contre des monstres comme le fait de « fixer le volatile » (ou le chaotique). Cette interprétation est intéressante, en particulier pour expliquer la récurrence des monstres reptiliens (Python, dragons, serpents, etc.) En effet, Apollon tua Python à l’aide de ses flèches, Ladon, le serpent qui garde les pommes d’Or sur l’Olympe, fut vaincu par Héraclès, tout comme ce dernier anéantit l’Hydre pendant ses travaux, et Jason, pendant sa quête de la toison d’or, combattit un dragon.

Cette image existe aussi dans la tradition chrétienne, notamment Saint Michel terrassant un dragon (Apoc., 12, 7-18). Or, l’image la plus évidente du lien entre la « fixation » et le serpent apparaît dans l’Ancien Testament :

Et le Seigneur dit à Moïse : « Fais-toi un serpent brûlant que tu mettras sur un poteau. Quiconque aura été mordu, s’il le regarde, sera sauf. » Moïse façonna donc un serpent d’airain, et le fixa sur un poteau. Si quelqu’un était mordu par un serpent et regardait le serpent d’airain, il conservait la vie. (Nombr., 21, 8-9)

Cette expérience se déroule pendant le périple de Moïse dans le désert, qui remplace, d’un point du vue initiatique, l’Hadès ou le labyrinthe. Cet épisode est d’ailleurs rappelé par Saint Jean dans les Évangiles qui rapporte un entretien de Jésus : « Et comme Moïse éleva le serpent dans le désert, il faut de même que le fils de l’homme soit élevé, afin que tout homme qui croit en lui ait la vie éternelle. » (Jn., 3, 14-15)

            Le serpent est le symbole du volatile qui doit être fixé. En alchimie, on parle de « mercure ». La croix, sur laquelle le Christ fut crucifié, représente la fixation, tout comme l’étoile de David avec les triangles ascendant et descendant qui se rejoignent au centre. Ce processus semble demander un important travail intérieur, nécessitant au préalable toute une série de purifications, représentées en alchimie par le « chauffage » au soufre de l’eau mercurielle, devant mener à la coagulation après dissolution : Solve et Coagula ou Ordo ab Chaos. Ces symboles, d’une richesse infinie, seront mieux développés au sein d’une analyse herméneutique ultérieure.

Le démembrement et la seconde naissance

            Le démembrement des héros n’est pas une notion aussi universelle que la katabasis. Il semble que l’image soit d’abord d’origine orphique. L’orphisme est une école initiatrice précédant l’époque classique, car nous retrouvons de nombreux commentaires de l’orphisme chez Platon notamment. La secte religieuse perd de son importance au début de l’ère chrétienne et c’est principalement chez les auteurs néoplatoniciens de l’Antiquité tardive que nous retrouvons les plus brillantes analyses, en particulier chez Proclus (Ve siècle).

D’ailleurs, Orphée lui-même subira cet ignoble châtiment auprès des Ménades de Thrace. Or, cette mutilation apparaît comme une reproduction tragique d’un phénomène théogonique : le démembrement de Dionysos par les Titans. En effet, le mythe central de l’orphisme consiste en cette mise à mort de Dionysos. Pris dans un guet-apens, le dieu des vignes sera déchiré par les Titans et ses membres dispersés. Seul son cœur sera retrouvé par Athéna et son corps reconstitué en entier par Apollon. D’ailleurs, le terme Apollon se rapproche de « a-pollus » (alpha privatif et poly), le non-plusieurs, le simple. Il est donc intéressant que ce soit le dieu simple qui réunifie le corps démembré de Dionysos.

La dualité Apollon-Dionysos, popularisée par Nietzsche dans son premier ouvrage La Naissance de la tragédie et l’esprit de la musique, est très intéressante d’un point de vue orphique. Nietzsche était d’ailleurs fortement imprégné d’orphisme, considérant qu’il en fait souvent mention dans ses textes précoces. Une pièce perdue du poète Eschyle, Les Bassarides (terme thrace pour Bacchantes), aurait en outre traité du conflit entre Apollon et Dionysos. Ce n’est nul autre qu’Orphée qui, après sa katabasis chez Hadès, aurait reçu une illumination le poussant à adorer, non plus Dionysos, mais Apollon (le dieu, entre autres, de la divination). Le dieu du vin s’en serait trouvé irrité et aurait lâché ses Ménades contre Orphée, qui le démembrèrent et dispersèrent ses membres. L’opposition apparente pourrait receler, au fond, une complémentarité spirituelle fondamentale.

L’épisode le plus connu du démembrement est sans conteste l’histoire du roi de Thèbes Penthée, dans Les Bacchantes d’Euripide. Dans cette pièce, qui mériterait une analyse à elle seule, Penthée ne reconnaît pas la nature divine de Dionysos et ce dernier le punira de la même manière qu’Orphée dans la pièce d’Eschyle. Toutefois, l’origine de ces récits des tragiques, comme c’est souvent le cas par ailleurs, provient de la théologie égyptienne. En effet, Osiris, l’inventeur de l’agriculture et de la religion (deux marqueurs forts de la civilisation humaine), sera démembré par son frère Seth, puis ressuscité grâce à sa femme Isis qui reconstituera son corps et la victoire de son fils Horus sur le meurtrier Seth.

Passons maintenant à l’analyse herméneutique de cette image a priori plutôt burlesque. D’abord, qu’est-ce qui rejoint Dionysos et Orphée? Le premier est le dieu du vin et de l’orgie (ὅργια veut d’abord dire « rite ») et le second est le héros de la poésie et de la musique. Tous ces éléments sont liés à une forme de catharsis (κάθαρσις), c’est-à-dire une purification. Toutefois, cette purification doit être entendue dans un sens très différent que son équivalent chrétien exotérique, car la catharsis passe par un « délire » qui mène l’initié à l’enthousiasme. Le terme enthousiasme (ἐνθουσιασμός) vient de trois mots grecs : le préfixe en- (dedans), théou (dieu) et atmos (vapeur ou esprit). Ainsi, l’enthousiasme, au sens premier, signifie « être dans l’esprit de dieu », être inspiré.

Le délire dionysiaque passe pour une forme de folie (mania, étymologiquement proche de mantique, divination) qui, selon les dires de Platon lui-même (Phèdre, 244a), serait d’origine divine. Cette folie mène à l’extase (ex- et stasis, sortir de soi), pour ensuite s’assimiler aux dieux, habituellement pendant une période temporaire. Le vin, l’orgie, la musique et la danse sont tous des instruments pouvant mener à cette extase béatifiante.

Ainsi, le démembrement serait une image, un peu barbare, de cette extase divine. La violence de la métaphore entendrait ainsi démontrer la brutalité de l’expérience initiatrice. En outre, la recomposition ultérieure du corps de l’initié indiquerait une forme de « nouvelle naissance », conséquemment à la mort initiatique. Cette expérience du « born again » ne conserverait que l’essence purifiée de l’adepte, représentée dans la mythologie orphique par le cœur de Dionysos. D’ailleurs, le terme Dionysos pourrait se rapprocher du terme diogonos (δίογονος), le « deux fois né », comme nous le laisse penser les Lamelles d’or, des plaquettes retrouvées dans certains tombeaux en Grèce suivant un rite funéraire d’inspiration orphique, où Dionysos est systématiquement nommé avec l’épithète « le deux fois né ».

De cette manière, la tradition orphique païenne célébrerait la palingénésie (παλιγγενεσία), c’est-à-dire la renaissance ou le renouvellement. Dans l’orphisme, ainsi que dans les Mystères d’Éleusis, deux entités sont célébrées en priorité : Dionysos et Perséphone. La seconde naissance de Dionysos représenterait l’archétype de la renaissance initiatrice, tandis que Perséphone, la fille de Déméter, serait le symbole du renouvellement de la nature, à travers un éternel retour régénérateur. En effet, Perséphone est enlevée un tiers de l’année par Hadès qui l’amène au royaume des morts. Pendant cette période, accablée de tristesse, Déméter, la déesse de la terre nourricière, laisse la nature mourir. Ainsi, la katabasis sert aussi d’explication aux cycles des saisons chez les Anciens, toujours complétée par son antithèse synthétique : l’anabasis.

L’anabasis et l’élévation nuptiale

            Un peu à la manière du prisonnier de l’Allégorie de la caverne de Platon (République, VII), qui doit descendre dans la grotte pour ensuite remonter à la source, le héros initié complète toujours la katabasis par l’anabasis. L’anabasis possède le même radical, mais le préfixe change, ce dernier (ana-) signifiant « en haut ». Ainsi, l’anabasis désigne le fait de monter. Son sens s’avère éminemment initiatique et spirituel.

            Si l’on conserve le parallèle avec l’Allégorie de Platon, avant la remontée, le prisonnier doit d’abord se « retourner », épistrophê (ἐπιστροφή) en grec, conversio en latin. Ce retournement est l’étape la plus difficile, symbolisé dans le texte de Platon par le mur vertical que le prisonnier doit escalader. Dans l’orphisme, on présente cette étape par le démembrement, symbolisant le fait de délaisser tous nos attachements mondains pour ne conserver que notre essence véritable (le cœur de Dionysos), à partir de laquelle l’initié va reconstituer son être authentique, son esprit éveillé.

            L’anabasis est très souvent représentée symboliquement par le mariage dans la mythologie. Ce mariage, du même coup, divinise le héros. Nous ne prendrons qu’un seul exemple pour illustrer l’image de l’élévation nuptiale : le mariage de Psyché et d’Éros.

            Dans le conte central des Métamorphoses d’Apulée, un des plus beaux textes de l’Antiquité, Psyché doit subir toute une série d’épreuves imposées par Vénus, jalouse de sa beauté. Ces épreuves ont pour but de « mettre à nu » (autre manière, plus noble, de parler de démembrement) son essence véritable. N’ayant jamais failli, elle finira par être divinisée au cours d’un mariage avec Éros sous l’égide de Zeus lui-même.

            Les noms des personnages parlent par eux-mêmes. En effet, Éros n’est ni le représentant de l’amour romantique, ni celui de l’amour purement charnel. La pulsion érotique, au sens des Anciens, est la pulsion de vie, ce qui propulse l’être vers le monde. Nul mouvement sans érotisme! Platon lui-même, pourtant représenté comme un rationaliste frigide, affirme que rien n’est plus élevé que la folie érotique (Phèdre, 265b).

C’est le « mariage » entre l’âme dénudée et l’amour qui représente l’élévation nuptiale et la divinisation de l’être héroïque. Tout cela n’est qu’une sublime métaphore de l’initiation hermétique qui gouverne les âmes de tout un et chacun. Saurez-vous réveiller Héraclès en vous?